— Je tiens à préciser que je conteste cette décision et que les responsables de l’A.S.I. ne l’apprécieront pas plus que moi.
Borzov se leva et dit calmement :
— Fermez la porte, docteur Brown. L’homme fit claquer le panneau coulissant.
— Maintenant, vous allez m’écouter. Je me fiche que vous ayez ou non des relations. Je suis le commandant de cette expédition et si vous continuez de vous comporter comme une prima donna je veillerai à ce que vous ne mettiez jamais les pieds dans Rama.
Brown baissa la voix.
— J’ai le droit de réclamer une explication. Je suis le plus âgé des scientifiques et notre porte-parole auprès des médias. Il est inadmissible que je sois consigné à bord pendant que neuf autres cosmonautes pénètrent dans Rama.
— Je n’ai pas à justifier mes décisions, répliqua Borzov qui tirait visiblement plaisir du pouvoir qu’il détenait sur cet Américain arrogant. Mais pour votre gouverne, je vais vous dire pourquoi vous ne débarquerez pas. Cette première visite a deux objectifs : mettre en place les moyens de télécommunications et de transport et compléter la reconnaissance visuelle afin d’établir si ce vaisseau est en tout point semblable au premier…
— Les drones l’ont déjà confirmé, intervint Brown.
— Pas selon le Dr Takagishi. Il dit que…
— Bordel, mon collègue ne s’estimera satisfait qu’après avoir comparé le moindre centimètre carré de cet appareil à celui correspondant de Rama I. Vous avez vu les images et ne pouvez encore douter que…
Il s’interrompit au milieu de sa phrase. Borzov tambourinait sur son bureau du bout des doigts et le foudroyait du regard.
— Me laisserez-vous terminer ? lui demanda le militaire. Quoi que vous en pensiez, le Dr Takagishi est considéré comme le plus grand expert actuel de Rama. Vous ne pouvez prétendre que vous connaissez cet appareil aussi bien que lui. Les cinq cadets de l’espace devront installer notre infrastructure. Les journalistes les accompagneront, non seulement parce qu’ils ont des tâches bien précises à effectuer mais aussi parce que l’attention du monde entier est braquée sur nous. Finalement, il est indispensable que je pénètre au moins une fois dans Rama pour pouvoir tenir mon rôle de commandant de cette mission, et j’ai décidé de le faire dès maintenant. Nos instructions précisent qu’un minimum de trois membres de l’équipe doivent rester à bord lors des premières sorties et il n’est pas nécessaire d’être…
— Vous ne m’abusez pas, s’emporta David Brown. J’ai compris quel est votre but. Vous cherchez une excuse pour dissimuler la raison de mon exclusion. Vous êtes jaloux, Borzov. Vous ne pouvez supporter que bien des gens voient en moi le véritable chef de cette expédition.
Le militaire le fixa longuement, sans rien dire.
— Vous savez, Brown, déclara-t-il finalement, vous me faites pitié. Vous avez du talent, mais bien moins que vous ne le croyez. Si vous n’étiez pas…
Cette fois, ce fut Borzov qui ne termina pas sa phrase.
— Au fait, car je sais que vous allez vous enfermer dans votre cabine pour vous plaindre auprès de l’A.S.I, je précise que notre officier des Sciences de la vie a déconseillé de vous envoyer en mission avec Wilson… en raison de votre antagonisme.
Brown ferma les yeux à demi.
— Seriez-vous en train de me dire que Nicole Desjardins a fait un rapport sur nous ?
Borzov le confirma de la tête.
— La salope, marmonna Brown.
— Il faut toujours que ce soit la faute de quelqu’un d’autre, pas vrai ? commenta le militaire en souriant.
David Brown fit demi-tour et sortit à grands pas.
Le général Borzov décida de faire ouvrir quelques bouteilles de bon vin à l’occasion de ce banquet. Il était d’excellente humeur. La suggestion de Francesca semblait bonne. Il régnait une atmosphère de franche camaraderie entre les cosmonautes qui réunissaient les petites tables et les arrimaient au sol du centre de contrôle.
Le Dr David Brown ne vint pas les rejoindre. Il demeura dans sa cabine pendant que ses compagnons dégustaient du gibier accompagné de riz sauvage. Francesca déclara avec gêne que Brown se « sentait patraque » et quand Janos Tabori se porta volontaire pour aller prendre de ses nouvelles elle se hâta de préciser qu’il souhaitait plus que tout rester seul. Janos et Richard Wakefield avaient bu de nombreux verres et plaisantaient avec elle à un bout de la table pendant qu’à l’autre extrémité Reggie Wilson et le général O’Toole étaient plongés dans une discussion animée ayant pour thème la prochaine saison de baseball. Assise entre Borzov et Heilmann, Nicole écoutait ces deux hommes parler de ce qu’ils avaient fait au sein des forces de maintien de la paix pendant l’après-Chaos.
À la fin du repas, Francesca les pria de l’excuser et s’éclipsa avec le Dr Takagishi. À son retour, elle leur demanda de tourner leurs sièges vers le moniteur principal, éteignit la pièce et fit apparaître un cliché de Rama sur l’écran géant. Mais il ne s’agissait plus d’un cylindre gris terne. Coloré en D.A.O., il était à présent noir et strié de bandes dorées, et son extrémité évoquait une face. Tous se turent et elle récita :
Un frisson remonta la colonne vertébrale de Nicole Desjardins quand la journaliste entama le quatrain suivant.
Voilà la question, pensa Nicole. Qui a construit ce vaisseau spatial gigantesque ? C’est plus important pour nous que de savoir pourquoi.
À l’autre bout de la table le général O’Toole semblait hypnotisé. Son esprit se colletait une fois de plus aux interrogations qui le tourmentaient depuis qu’il s’était porté volontaire pour cette mission. Dieu, demandait-il, quelle place occupent les Raméens dans Ton univers ? Les as-tu créés avant les hommes ? Sont-ils nos lointains cousins ? Pourquoi les as-Tu envoyés vers nous ?
À la fin du court poème il y eut un bref silence puis des applaudissements spontanés. Francesca précisa que le Dr Takagishi s’était chargé du traitement de l’image et le Japonais s’inclina avec embarras devant l’assistance. Janos Tabori se leva.
— Je pense m’exprimer au nom de tous, Shig et Francesca, en vous félicitant pour ce spectacle émouvant qui donne matière à réflexion. C’est désormais avec une certaine gravité que je pense à ce que nous effectuerons demain.
Borzov se leva à son tour.
— À ce propos, le moment est venu de sacrifier à une vieille tradition russe : porter des toasts. Je n’ai emporté que deux bouteilles de ce trésor national qu’est la vodka mais je souhaite les partager avec vous, camarades et collègues, à l’occasion de cette soirée.
Il les confia au général O’Toole qui utilisa avec adresse le distributeur de boissons pour en verser dans de petites tasses closes qui furent passées autour de la table.