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— Comme le sait Irina Turgenyev, continua le commandant, on trouve toujours un petit ver au fond des bouteilles de vodka ukrainienne. La légende veut que celui qui le mange jouisse de pouvoirs surnaturels pendant vingt-quatre heures. L’amiral Heilmann a tracé une croix infrarouge au fond de deux tasses. Ceux qui seront ainsi désignés par le sort pourront savourer ces vers imbibés de vodka.

— Beurk ! dit Janos en passant le scanner à Nicole après s’être assuré que le hasard ne l’avait pas favorisé. Je suis soulagé d’avoir perdu.

La tasse de Nicole avait une croix, ce qui lui donnerait droit à un ver ukrainien en guise de dessert. Puis-je refuser ? se demanda-t-elle. Elle répondit négativement à cette question en voyant l’expression du commandant. Enfin, ça ne me tuera pas. L’alcool a dû le stériliser.

Le général Borzov était l’autre gagnant. Il sourit, plaça un ver dans sa tasse et le second dans celle de Nicole, puis il leva sa vodka.

— Buvons à cette mission, déclara-t-il. Nous allons vivre au cours des jours et des semaines à venir l’aventure la plus exaltante de toute notre existence. Nous sommes les ambassadeurs de l’humanité auprès d’une culture extraterrestre. Prenons la résolution de tout faire pour représenter dignement notre espèce.

Il retira le couvercle de sa tasse et but d’un trait son contenu, avec le ver. Nicole le déglutit rapidement et se dit qu’elle n’avait jamais rien avalé d’aussi mauvaise grâce, le tubercule infect qu’elle avait dû mâcher à l’occasion de la célébration du Poro, en Côte-d’Ivoire, excepté.

Ils portèrent d’autres toasts puis le général fit un geste théâtral et annonça :

— Et maintenant, mesdames et messieurs, nous sommes fiers de vous présenter en direct de Stratford-on-Avon Richard Wakefield et ses petits acteurs pleins de talent.

La salle s’éteignit et seule une partie de la table resta éclairée. On y voyait la coupe d’un vieux château et une femme de vingt centimètres qui faisait les cent pas dans une de ses pièces. Le robot miniature lisait une lettre. Finalement, il laissa ses bras descendre le long de ses flancs et dit :

Tu es Glamis, et Cawdor ; et tu seras Ce que l’on t’a promis. Mais je redoute ta nature : Elle déborde bien trop du lait de la bonté humaine Pour te permettre de suivre le plus court des chemins. Tu cherches la grandeur…

— Je la connais, murmura Janos en se penchant vers Nicole. J’ai déjà dû la rencontrer quelque part.

— Chut ! fit Nicole.

La précision des mouvements de lady Macbeth la fascinait. Ce Wakefield est vraiment un génie, se dit-elle. Comment a-t-il pu reproduire tant de détails dans des êtres d’aussi petite taille ? Elle était sidérée par la palette d’expressions qui modifiaient les traits du robot.

Elle se concentra et la scène miniature dansa dans son esprit. Elle oublia qu’elle assistait à un spectacle. Un serviteur entra et annonça à lady Macbeth que son mari et le roi allaient arriver. Impatience et ambition parurent la transfigurer dès le départ du messager.

… Venez, venez, esprits Qui insufflez des pensées meurtrières. Asexuez-moi Et, de la tête aux pieds, déversez dans mon être La plus implacable des cruautés ! Épaississez mon sang…

Mon Dieu, pensa Nicole qui cillait pour s’assurer que ses yeux ne lui jouaient pas des tours. Elle se métamorphose ! Le robot subissait une modification depuis qu’il avait prononcé les mots « Asexuez-moi ». La rondeur des seins moulant la robe de métal, le renflement des hanches et même la douceur du visage, tout cela s’effaçait. Lady Macbeth devenait une créature androgyne.

Nicole était sous le charme, dans un univers imaginaire créé par son esprit et les vapeurs de l’alcool. Les nouveaux traits du robot lui rappelaient vaguement ceux d’une de ses connaissances. Elle entendit des voix sur sa droite et se tourna vers Reggie Wilson qui était plongé dans une discussion animée avec Francesca. Nicole regarda la journaliste puis lady Macbeth. C’est cela, se dit-elle. Elles se ressemblent.

Une onde de peur, la prémonition d’une tragédie, la submergea et la terrifia. Un drame va se produire, proclamait une voix intérieure. Elle inspira à pleins poumons afin de se détendre, mais ce fut insuffisant pour chasser cette angoisse. Sur la scène miniature le roi Duncan était accueilli par sa gracieuse hôtesse. Sur sa gauche, Francesca servait du vin au général Borzov. Nicole ne pouvait surmonter sa panique.

— Que vous arrive-t-il ?

C’était Janos qui avait remarqué sa pâleur.

— Rien, fit-elle.

Elle essaya de se lever.

— Quelque chose que j’ai mangé, sans doute. Je vais regagner ma cabine.

— Mais vous allez rater le grand film, plaisanta-t-il. Elle réussit à lui adresser un sourire. Il l’aida à se redresser. Elle entendit lady Macbeth reprocher à son époux son manque de courage et une nouvelle onde de terreur l’assaillit. Elle attendit que le flux d’adrénaline se fût tari puis les pria de l’excuser et les laissa.

17. LA MORT D’UN SOLDAT

Dans son rêve, Nicole avait dix ans. Elle jouait dans les bois derrière leur maison de Chilly-Mazarin, non loin de Paris, lorsqu’elle eut soudain la certitude que sa mère allait mourir et fut prise de panique. La petite fille se précipita vers la demeure, pour en parler à son père. Un chat aux crocs dénudés et aux poils hérissés lui barrait le passage. Elle s’arrêta. Elle entendit un cri. Elle quitta le sentier et courut entre les arbres. Les branches la cinglaient et la griffaient. Le chat la poursuivait. Un deuxième hurlement s’éleva. Nicole ouvrit les yeux et vit Janos Tabori se pencher vers elle, visiblement effrayé.

— C’est le général, dit-il. Il souffre énormément. Nicole sauta du lit, enfila sa robe de chambre, saisit sa mallette de premiers soins et suivit Tabori dans la coursive.

— Je pense à une crise d’appendicite, déclara Janos lorsqu’ils atteignirent le salon. Mais je n’ai aucune certitude.

Irina Turgenyev s’était agenouillée pour tenir la main de Borzov qu’on avait allongé sur un canapé. Le commandant avait un teint cadavérique et une pellicule de sueur brillait sur son front.

— Ah ! Le Dr Desjardins est de retour parmi nous.

Il voulut sourire et s’asseoir. La souffrance le fit tressaillir et redescendre.

— Nicole, déclara-t-il posément. Je souffre le martyre. Il ne m’était encore jamais arrivé d’avoir mal à ce point, pas même la fois où j’ai été blessé au combat.

— La crise a débuté il y a combien de temps ? demanda Nicole.

Elle avait déjà sorti de la mallette le scanner et le moniteur biométrique. Francesca venait de se placer derrière elle pour la filmer pendant qu’elle établissait son diagnostic. Avec irritation, Nicole lui fit signe de reculer.

— Deux ou trois minutes, je pense, répondit Borzov en grimaçant. J’étais assis et je regardais le film. Je riais de bon cœur, pour autant que je m’en souvienne, quand j’ai ressenti une douleur aiguë dans mon aine, sur la droite. J’ai cru que du feu me consumait de l’intérieur.

Nicole programma un examen des données enregistrées pendant les cent quatre-vingts dernières secondes par les sondes d’Hakamatsu disséminées dans le corps de son patient. Elle localisa le point d’origine de la souffrance, signalé par la rapidité de la circulation sanguine et l’augmentation des sécrétions endocriniennes, puis elle demanda un transfert de toutes les informations qui se rapportaient à la période concernée.