— Janos, dit-elle, allez me chercher le diagnosticien portable.
Elle lui tendit la carte-clé de la porte de la pharmacie avant de s’adresser à Borzov :
— Vous avez un peu de fièvre, ce qui indique que votre organisme combat une infection.
Tabori revint avec un petit appareil électronique. Nicole y chargea le cube de données retiré du scanner. Moins de trente secondes plus tard APPENDICITE PROBABLE À 94 % clignotait sur l’écran. Elle pressa une touche et les autres possibilités s’affichèrent. Toutes étaient inférieures à deux pour cent de probabilités.
Un choix s’impose, à ce stade, pensa-t-elle pendant que Borzov se crispait à nouveau. Si je respecte la procédure et transmets les données à la Terre… Elle additionna deux délais de transmission à la durée minimale d’une réunion d’experts et au temps nécessaire pour établir un diagnostic électronique. Il est probable qu’il sera ensuite trop tard.
— Alors, docteur ? demanda le général en la suppliant du regard de mettre un terme à ses souffrances.
— C’est sans doute une appendicite.
— Merde ! grommela Borzov.
Il se tourna vers les autres. Tous étaient là, à l’exception de Wilson et de Takagishi qui avaient regagné leurs cabines.
— La mission n’en sera pas retardée pour autant. Vous effectuerez la première et la deuxième sortie pendant ma convalescence.
Un nouvel élancement l’ébranla et il grimaça.
— Un moment, rétorqua Nicole. Ce diagnostic n’est pas définitif. Il me faut des données supplémentaires.
Elle demanda le transfert des informations enregistrées depuis son arrivée dans le salon. Cette fois, elle lut APPENDICITE PROBABLE À 92 %. Elle prenait connaissance par acquit de conscience des autres possibilités quand la main du commandant se posa sur son bras.
— Si nous agissons avant que mon état ne s’aggrave l’intervention relève de la compétence d’un robot-chirurgien, n’est-ce pas ?
Nicole hocha la tête.
— Mais si nous attendons que la Terre confirme votre diagnostic – ouïe – l’opération sera bien plus délicate ?
Il lit mes pensées, se dit-elle avant de comprendre qu’il connaissait simplement les procédures réglementaires.
— Le patient ferait-il une suggestion à son médecin ?
— Je ne me le permettrais jamais.
Elle baissa les yeux sur le moniteur. APPENDICITE PROBABLE À 92 % y clignotait toujours.
— Un commentaire ? demanda-t-elle à Janos Tabori.
— J’ai déjà vu des cas d’appendicite, quand je poursuivais mes études à Budapest. Les symptômes étaient identiques.
— Bon, allez préparer RoChir pour l’intervention. Amiral Heilmann, Yamanaka, voudriez-vous aider le général à gagner l’infirmerie ?
Elle se tourna vers Francesca.
— Je reconnais que c’est un scoop et j’autorise votre présence dans le bloc chirurgical sous trois conditions.
Vous respecterez les mêmes règles d’hygiène que nous, vous resterez dans un coin avec votre caméra et vous exécuterez mes ordres sans discuter.
— C’est la moindre des choses, répondit la journaliste. Merci.
Heilmann et Yamanaka emmenèrent Borzov. Irina Turgenyev et le général O’Toole restèrent dans le salon.
— Pouvons-nous nous rendre utiles ? demanda l’Américain.
— Janos sera mon assistant, mais je ferai peut-être appel à vous en cas d’urgence.
— J’en serais ravi, dit O’Toole. Ma collaboration à des œuvres de charité m’a permis d’acquérir une certaine expérience des soins.
— Parfait, répondit Nicole. Allons faire un brin de toilette.
RoChir, le robot-chirurgien portable du bord, ne possédait pas l’habileté des blocs opératoires autonomes des grands hôpitaux de la Terre mais était malgré tout un chef-d’œuvre de la technologie. Il ne pesait que quatre kilogrammes et tenait dans une valise. Il ne consommait guère d’énergie et pouvait intervenir dans plus d’une centaine de cas.
Janos Tabori le déballa. En position de stockage, avec tous ses membres articulés et ses appendices repliés pour économiser de la place, RoChir ne ressemblait à rien de particulier. Janos consulta le Guide de l’utilisateur et suspendit le boîtier de commande au pied du lit de l’infirmerie, conformément aux instructions. Le général Borzov y était déjà allongé et l’exhortait à se hâter.
Janos entra le code de l’intervention. RoChir déploya ses membres et sa main-scalpel dans la position requise pour retirer un appendice vermiforme. Nicole arriva à son tour, gantée et revêtue de la blouse blanche des chirurgiens.
— Avez-vous contrôlé le logiciel ? s’enquit-elle.
Janos secoua la tête.
— Je le ferai pendant que vous irez vous laver, lui dit-elle.
Francesca et le général O’Toole attendaient sur le seuil. Elle les invita à entrer.
— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle à Borzov.
— Mal, grommela-t-il.
— Je ne vous ai administré qu’un léger sédatif. RoChir se chargera de l’anesthésie avant de débuter l’opération.
Nicole savait par cœur ce qu’il convenait de faire. Ils avaient effectué de nombreuses simulations, au cours de la période d’entraînement. Elle fournit le dossier médical de Borzov à RoChir et établit la connexion qui permettrait au robot de recevoir directement les informations transmises par les sondes du patient pendant l’appendicectomie. Elle s’assura enfin que tous les logiciels avaient procédé à leur autodiagnostic puis régla la netteté des caméras stéréoscopiques qui guideraient les déplacements du scalpel.
Janos revint dans la pièce. Nicole pressa un bouton du boîtier de commande et deux listings des procédures à suivre sortirent de l’imprimante. Nicole en prit un et tendit l’autre à son assistant.
— Êtes-vous prêt ? demanda-t-elle en regardant Borzov.
Le militaire le confirma d’un signe de tête et elle brancha RoChir.
Le robot utilisa une de ses quatre mains pour administrer un anesthésique à son patient, qui sombra dans l’inconscience moins d’une minute plus tard. Pendant que Francesca filmait cette intervention historique (en murmurant parfois un commentaire dans son micro), la main-scalpel de RoChir guidée par les objectifs jumelés procédait aux incisions nécessaires pour atteindre le bout d’intestin suspect. Nul chirurgien humain n’aurait pu être aussi rapide et précis. Grâce aux batteries de capteurs qui vérifiaient des centaines de paramètres toutes les microsecondes, RoChir incisa et écarta les chairs en moins de deux minutes. Une pause de trente secondes était prévue à ce stade pour permettre aux humains de procéder à un examen visuel avant l’ablation.
Nicole se pencha sur le patient et étudia son appendice. Il n’était ni enflé ni enflammé.
— Regardez, Janos. Vite ! dit-elle en jetant un coup d’œil au chronomètre digital de RoChir. Il semble absolument sain.
Tabori s’inclina, de l’autre côté de la table. Mon Dieu, pensa-t-elle, RoChir va enlever… Il ne restait que huit secondes avant la reprise de l’intervention.
— Arrêtez ! cria-t-elle. Stoppez tout !
Nicole et Janos se précipitèrent en même temps vers le boîtier de commande.
Le vaisseau fit une embardée latérale au même instant et Nicole fut projetée en arrière, contre la paroi. Janos tomba en avant. Sa tête percuta la table et sa main s’abattit sur le clavier. Le général O’Toole et Francesca venaient de heurter la cloison opposée. Les bips-bips d’une des sondes Hakamatsu signalaient que quelqu’un avait de sérieux problèmes. Nicole jeta un coup d’œil à O’Toole et Sabatini pour s’assurer qu’ils étaient indemnes puis essaya de revenir vers son patient. Elle traversa la pièce en rampant sur le sol avant d’agripper les pieds de la table chirurgicale pour se relever.