Un liquide chaud éclaboussa son visage quand ses yeux furent au niveau du corps du général. Elle regarda avec incrédulité le sang qui emplissait l’incision dans laquelle disparaissait la main-scalpel de RoChir qui continuait de trancher les chairs. C’étaient les sondes de Borzov qui émettaient le signal d’alerte, bien que Nicole eût élargi leur fourchette de tolérance avant l’intervention.
La peur et des nausées l’assaillirent lorsqu’elle comprit que le robot n’avait pas interrompu ses activités. En résistant à la force qui tentait toujours de la repousser contre la paroi, elle atteignit le boîtier de commande et coupa l’alimentation. Le scalpel ressortit de la poche de sang et se replia contre son support. Nicole tenta ensuite de stopper l’hémorragie.
Trente secondes plus tard le mouvement inexpliqué s’interrompit aussi soudainement qu’il avait débuté. O’Toole se releva et s’approcha de Nicole qui cédait au désespoir. Les dommages étaient trop importants et le général se vidait de son sang.
— Oh non ! Ô mon Dieu ! murmura O’Toole en découvrant le carnage.
Les sondes émettaient toujours des signaux d’alerte. Les systèmes d’alarme du bloc chirurgical se déclenchèrent à leur tour. Francesca se reprit à temps pour enregistrer les dix dernières secondes de la vie de Valeriy Borzov.
Ce fut une nuit interminable pour toute leur équipe. Pendant les deux heures qui suivirent l’intervention, Rama effectua trois autres manœuvres qui durèrent d’une à deux minutes. La Terre confirma que le vaisseau extraterrestre avait modifié son orientation, sa vitesse de rotation et son orbite. Nul ne connaissait le but de ces opérations. Ils savaient seulement qu’elles avaient « modifié l’assiette » de Rama sans altérer sa trajectoire de façon importante.
Le cylindre mystérieux suivait toujours une courbe hyperbolique qui lui permettrait d’échapper à l’attraction du Soleil.
La mort brutale du général Borzov les sidéra tous, tant à bord de Newton que sur Terre. La presse de toutes les nations fit son panégyrique et ses pairs louèrent ses accomplissements. Sa mort fut déclarée accidentelle, due au déplacement de Rama qui s’était malencontreusement produit au cours d’une banale appendicectomie. Mais moins de huit heures après son décès des responsables commencèrent à s’interroger. Pourquoi le vaisseau extraterrestre s’était-il déplacé juste à cet instant ? Pourquoi les systèmes de sécurité de RoChir n’avaient-ils pas interrompu l’intervention ? Pourquoi les humains présents n’avaient-ils pas arrêté ce robot ?
Nicole Desjardins se posait les mêmes questions. Elle avait rempli les formulaires requis en cas de décès dans l’espace et scellé le cadavre dans un cercueil sous vide remisé au fond de la soute du vaisseau militaire. Elle avait rédigé et archivé son rapport sur l’accident. O’Toole, Sabatini et Tabori en avaient fait autant. Une seule omission pouvait être relevée dans cette masse de documents. Janos s’était abstenu de préciser qu’il avait voulu atteindre le boîtier de commande au début de la manœuvre effectuée par Rama. Sur l’instant, Nicole n’y accorda pas d’importance.
Les téléconférences avec les responsables de l’A.S.I. furent pénibles. Nicole dut répondre maintes fois aux mêmes questions stupides et puiser dans sa réserve de patience pour ne pas perdre son calme. Elle s’attendait un peu à entendre Francesca insinuer que l’équipe médicale avait fait preuve d’incompétence, mais lors de son reportage la journaliste italienne relata l’accident sans s’autoriser le moindre commentaire.
L’officier des Sciences de la vie lui accorda une brève interview en précisant qu’elle avait été horrifiée en découvrant que du sang emplissait l’incision, puis Francesca se retira dans sa cabine pour prendre du repos. Mais Nicole ne s’accorda pas ce luxe. Elle s’efforça de reconstituer les instants critiques de l’intervention. Aurait-elle pu sauver Borzov ? Pour quelle raison RoChir ne s’était-il pas arrêté ?
Si ses algorithmes de sécurité avaient été défectueux ils n’auraient pu passer avec succès les tests rigoureux effectués avant leur départ. Il s’était donc produit une erreur humaine, une négligence (avaient-ils dans leur hâte oublié d’initialiser un des paramètres ?) ou un accident au cours des trente secondes de chaos. Sa recherche infructueuse d’une explication et sa profonde lassitude se conjuguèrent pour la plonger dans un état dépressif avant que le sommeil n’eût finalement raison d’elle. Un seul terme de cette équation était évident à ses yeux. Un homme venait de mourir et elle en portait la responsabilité.
18. POST MORTEM
Le jour suivant fut encore plus éprouvant. L’A.S.I. poursuivait son enquête et les cosmonautes furent soumis à un contre-interrogatoire interminable. On demanda à Nicole si elle n’était pas ivre lors des faits. Certaines questions étaient si insultantes qu’elle perdit patience.
— Écoutez ! s’exclama-t-elle. Je vous ai déjà dit quatre fois que j’avais bu deux verres de vin et un de vodka trois heures auparavant. J’ai admis que je n’aurais pas bu d’alcool si j’avais su qu’il me faudrait procéder à une intervention chirurgicale. J’ai même reconnu que les officiers des Sciences de la vie devraient à tour de rôle s’abstenir de toute boisson forte. Mais il est facile de tenir de tels propos après coup. Je maintiens mes déclarations précédentes. Mes capacités mentales et physiques n’étaient pas amoindries.
De retour dans sa cabine, elle essaya de déterminer pourquoi RoChir avait poursuivi l’opération malgré ses sécurités internes. Selon le Guide de l’utilisateur deux systèmes de capteurs indépendants auraient dû adresser des messages d’erreur au microprocesseur central. L’accéléromètre aurait dû l’informer qu’il ne pouvait poursuivre l’intervention à cause de cette force latérale. Les caméras stéréoscopiques auraient dû indiquer que la scène observée ne correspondait pas à celle prévue. Mais pour une raison inconnue rien n’avait arrêté RoChir. Que s’était-il passé ?
Il lui fallut près de cinq heures pour biffer la possibilité d’une défaillance du logiciel ou du matériel. Elle dut pour cela comparer ses algorithmes avec ceux de la version standard testée avant le lancement et analyser les images stéréoscopiques et les données fournies par l’accéléromètre au cours des secondes qui avaient suivi l’embardée du vaisseau. Toutes les informations avaient été reçues par le microprocesseur central, qui aurait dû interrompre aussitôt l’intervention. Il ne l’avait pas fait. Pourquoi ? Il ne restait qu’une possibilité : RoChir avait été commuté sur manuel après le chargement du logiciel et avant le drame.
Nicole ne pouvait aller plus loin. Ses connaissances en informatique lui permettaient seulement de s’assurer que le programme était identique au modèle standard. Déterminer si – et éventuellement quand – des instructions avaient été modifiées relevait de la compétence d’un informaticien connaissant le langage machine et capable d’interpréter tous les octets mis en mémoire pendant l’intervention. Son enquête resterait en suspens tant qu’elle ne trouverait personne à même de l’aider. Tu devrais renoncer, lui conseilla une voix intérieure. C’est impossible, rétorqua une autre voix. Pas avant de connaître avec certitude les causes de la mort du général. À la base de son désir d’apprendre la vérité se tapissait un besoin désespéré d’obtenir la preuve qu’elle n’était pas responsable de son décès.