Tous désiraient prendre l’A.S.I. de vitesse, sauf peut-être Wilson.
— La question est réglée, dit Otto Heilmann quelques minutes plus tard. Nous devons à présent désigner nos chefs. On a suggéré que les responsabilités soient partagées entre le Dr Brown et moi-même. Reggie Wilson est favorable au commandement unique du général Michael O’Toole. Quelqu’un a-t-il des remarques ou des suggestions à avancer ?
Tous restèrent muets une dizaine de secondes.
— Excusez-moi, dit alors O’Toole, mais je souhaiterais faire quelques observations.
Tous lui prêtèrent attention. Wilson avait vu juste, ce militaire obsédé par la religion (une passion qu’il n’obligeait personne à partager) bénéficiait du respect de tous les cosmonautes.
— Nous devons avant tout veiller à ne pas perdre l’esprit d’équipe acquis au cours de l’année écoulée. À ce stade, une élection contestée ne pourrait que nous diviser. En outre, ce n’est ni important ni nécessaire. Quelle que soit l’identité de notre chef, ou de nos chefs, chacun de nous connaît son travail et le fera consciencieusement.
Des hochements de tête approuvèrent ses propos.
— J’ignore ce que nous devrons faire une fois dans Rama, ajouta-t-il. Ma formation me permet de m’occuper des deux vaisseaux du module Newton, de jauger une menace militaire éventuelle et de servir d’agent de liaison à bord. Mais je ne suis pas qualifié pour assumer la responsabilité de cette expédition.
Reggie Wilson allait pour l’interrompre mais il continua sur sa lancée.
— En conséquence, je soutiens la proposition de Heilmann et de Brown et propose de reprendre au plus tôt notre mission… autrement dit l’exploration de ce léviathan extraterrestre venu des étoiles.
À la fin de la réunion les deux nouveaux chefs annoncèrent qu’une ébauche du projet de première sortie serait présentée le lendemain matin. Nicole retourna dans sa cabine. Elle s’arrêta en chemin pour frapper à la porte de Janos Tabori. Son assistant ne répondit pas. Elle frappa encore et l’entendit crier :
— Qui est là ?
— C’est moi, Nicole.
— Entrez.
Elle fut surprise par le froncement de sourcils de l’homme allongé sur le petit lit.
— Que vous arrive-t-il ? s’enquit-elle.
— Oh, ce n’est rien ! Une simple migraine.
— Avez-vous pris quelque chose ?
— Non. C’est sans gravité. Que puis-je pour vous ? Il avait posé cette question sur un ton agressif.
Nicole en resta déconcertée. Elle aborda la raison de sa visite avec circonspection.
— Eh bien, j’ai relu votre rapport sur le décès de Valeriy…
— Pourquoi ? l’interrompit-il sèchement.
— Pour m’assurer que nous n’aurions rien pu faire pour le sauver.
Il était évident que Janos ne souhaitait pas en discuter. Elle attendit quelques secondes puis ajouta :
— Je regrette. Je constate que je vous dérange. Je reviendrai plus tard.
— Non, non. Autant en finir tout de suite.
Voilà une réponse qu’on pourrait interpréter de bien des façons, se dit-elle avant de déclarer :
— Janos, vous n’avez pas précisé dans votre rapport que vous aviez tenté d’atteindre le boîtier de commande de RoChir quand Rama a entamé sa manœuvre. Et je pourrais jurer avoir vu vos doigts heurter le clavier quand j’ai été projetée contre la paroi.
Elle s’interrompit. Nulle expression n’apparaissait sur les traits de Tabori. Il semblait penser à autre chose.
— Je ne me le rappelle pas, dit-il finalement. C’est possible. Le coup que j’ai reçu sur le crâne a pu effacer une partie de mes souvenirs.
Laisse tomber, s’ordonna Nicole en dévisageant son collègue. Ce n’est pas ainsi que tu apprendras quelque chose.
19. RITE DE PASSAGE
Geneviève éclata en sanglots.
— Oh, maman, je t’aime tant ! C’est affreux.
Elle s’écarta du champ de la caméra et fut remplacée par Pierre. Il regarda sur sa droite pour s’assurer que sa petite-fille s’était éloignée et ne pouvait plus l’entendre avant de se tourner vers l’objectif.
— Ces dernières vingt-quatre heures ont été très éprouvantes pour elle. Tu sais qu’elle te voue un véritable culte. Des journalistes étrangers ont annoncé que tu avais raté l’intervention chirurgicale. On a même suggéré à la télévision américaine que tu étais ivre.
Il fit une pause, visiblement tendu.
— Mais nous savons que ce n’est qu’un tissu de mensonges. Nous tenions à te rappeler que nous t’aimons et que nous te soutenons sans réserve.
L’écran s’éteignit. Nicole avait pris l’initiative d’appeler sa famille et s’adresser aux siens l’avait réconfortée. Mais quand leur réponse lui était parvenue une vingtaine de minutes plus tard elle avait constaté que ce drame bouleversait également leur existence. Geneviève lui avait parlé du général Borzov (qu’elle avait rencontré à plusieurs reprises) d’une voix entrecoupée de sanglots puis n’avait pu retenir ses larmes.
Je t’ai placée dans l’embarras, pensa Nicole. Elle s’assit sur son lit, se frotta les yeux et se déshabilla afin de se coucher. Elle savait qu’à l’école de Luynes les camarades de sa fille l’interrogeraient sur la mort de Borzov. Ma chérie, tu sais que je t’aime et que je ferais n’importe quoi pour t’épargner cette épreuve. Elle eût aimé la réconforter, l’étreindre, lui prodiguer ces caresses maternelles qui chassaient les démons. C’était impossible. Cent millions de kilomètres les séparaient.
Elle s’allongea sur le dos et ferma les yeux, mais elle ne put trouver le sommeil. Elle n’avait encore jamais ressenti une telle impression d’isolement. Elle souffrait de la solitude et avait besoin d’un peu de sympathie, que quelqu’un vînt lui dire que sa réaction était exagérée, disproportionnée. Mais elle se retrouvait seule. Son père et sa fille étaient restés sur Terre. Elle ne connaissait vraiment que deux membres de cette équipe, l’un était mort et l’autre avait un comportement pour le moins suspect.
J’ai échoué. Je n’ai pu mener à bien la tâche la plus importante qu’on m’ait confiée. Elle se souvint d’un précédent échec. À seize ans, Nicole avait participé à un concours dont la gagnante tiendrait le rôle de Jeanne d’Arc à l’occasion du sept cent cinquantième anniversaire de sa mort. Elle personnifierait la Pucelle d’Orléans lors d’une série de commémorations prévues pour durer plus de deux ans. Elle n’avait pas ménagé ses efforts et avait lu tous les ouvrages qui se rapportaient au sujet, visionné des vingtaines de films. Elle avait obtenu un maximum de points dans la plupart des épreuves mais avait été éliminée sur un autre critère. Son père avait tenté de la consoler en lui disant que les Français auraient eu des difficultés à s’imaginer leur héroïne nationale avec une peau noire.
Mais cet échec ne m’était pas imputable. Et j’avais mon père près de moi pour me réconforter. Une scène des funérailles de sa mère lui vint à l’esprit. Elle avait dix ans. Anawi était allée rendre visite à des parents, en Côte-d’Ivoire. Elle séjournait à Nidougou quand une épidémie avait décimé la population de ce village.