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La lionne rôdait sur la berge. Nicole voyait onduler les muscles de ses épaules et lisait ses pensées dans son regard. Laisse-moi tranquille, lui dit Nicole. Je ne ferai aucun mal à tes lionceaux.

— Je reconnais ton odeur, lui répondit le fauve. Mes petits jouaient avec.

Je suis moi aussi une enfant, et je veux retourner auprès de ma mère. Mais j’ai peur.

— Sors de l’eau. Montre-toi. Je doute que tu sois ce que tu prétends être.

La petite fille réunit tout son courage et sortit lentement des flots, les yeux rivés sur ceux de la lionne. Le fauve ne bougeait pas. Quand l’eau lui arriva à la taille, Nicole se mit à chanter. C’était une mélodie très simple, apaisante, entendue au début de son existence, quand sa mère ou son père venaient l’embrasser et lui souhaiter de passer une bonne nuit, la couchaient dans le berceau puis éteignaient la pièce. Les petits animaux du mobile se mettaient alors à tourner et une voix douce lui susurrait la berceuse de Brahms.

La lionne recula, comme pour s’apprêter à bondir. Sans interrompre son chant, la fillette continua d’avancer vers le félin. Quand elle fut hors de l’eau et à seulement cinq mètres de lui, le fauve disparut dans le bosquet. Nicole ne s’arrêta pas. La mélodie lui apportait énergie et réconfort. Quelques minutes plus tard elle avait atteint l’orée de l’oasis. Au lever du jour elle était de retour près de l’étang et s’allongeait dans les hautes herbes. Le sommeil eut aussitôt raison d’elle. Omeh et les prêtres sénoufos la trouvèrent couchée à cet endroit, à moitié nue et toujours endormie, quand le soleil atteignit le zénith.

* * *

Ces souvenirs étaient aussi nets que si tout cela avait eu lieu la veille. Il y a pourtant presque trente ans, se dit-elle. Mais ce que j’ai appris là-bas a toujours autant de valeur. Elle pensa à cette enfant de sept ans qui avait réussi à survivre au cœur d’un milieu hostile et inconnu où on l’avait abandonnée. Je n’ai aucune raison de m’apitoyer à présent sur mon sort. J’étais alors dans une situation bien plus délicate.

Elle puisa dans cet épisode de son enfance des forces inespérées. Elle ne se sentait plus déprimée. Son esprit fonctionnait à nouveau normalement et tentait d’ébaucher un plan d’action qui lui permettrait d’apprendre ce qui s’était passé au cours de l’intervention chirurgicale. Elle avait chassé sa solitude.

Elle décida de ne pas participer à la première sortie dans Rama et de rester à bord de Newton pour analyser l’accident sous tous ses aspects. Elle en parlerait à Brown ou Heilmann dans la matinée. La femme épuisée finit par s’endormir. Et elle partit à la dérive dans l’univers crépusculaire qui sépare l’état de veille du sommeil en fredonnant une douce mélodie : la berceuse de Brahms.

21. LE CUBE DE PANDORE

Nicole vit David Brown assis au bureau de Borzov et Francesca qui se penchait vers lui pour désigner du doigt un point sur la grande carte étalée devant eux. Elle frappa à la porte.

— Bonjour, Nicole, lui dit la journaliste quand elle tira le panneau coulissant. Que pouvons-nous pour vous ?

— Je souhaiterais parler de mon affectation au Dr Brown.

— Entrez, je vous en prie, répondit Francesca. Nicole alla s’asseoir dans un des deux fauteuils, en face du bureau. L’autre femme s’installa dans le second. Nicole parcourut du regard les parois de la pièce. Les changements étaient nombreux. Les photographies de l’épouse et de la fille du général soviétique avaient disparu, de même que ses tableaux préférés et le cliché d’un oiseau solitaire aux ailes déployées prenant son essor au-dessus de la Neva, à Leningrad. Des panneaux intitulés Première sortie, Deuxième sortie, etc. les avaient remplacés.

Ce lieu, autrefois accueillant et intime, était devenu stérile et austère. Le Dr Brown avait suspendu derrière lui des reproductions en plaqué or de ses récompenses scientifiques internationales les plus prestigieuses. Il avait également pris soin d’augmenter la hauteur du siège afin de pouvoir baisser les yeux sur quiconque s’asseyait en face de lui.

— C’est une affaire personnelle, précisa Nicole.

Elle laissa à Brown le temps de prier Francesca de les laisser. Il ne dit rien. Elle regarda l’autre femme pour lui faire comprendre ce qu’elle désirait.

— Francesca m’aide à expédier les tâches administratives, précisa le Dr Brown. Son intuition féminine lui permet de relever des détails qui m’échappent.

Nicole attendit quinze secondes supplémentaires. Elle avait des choses à dire à David Brown, pas à la journaliste. Je ferais mieux de les laisser, pensa-t-elle, surprise d’être irritée à ce point par la présence de Francesca.

— Je viens de prendre connaissance de nos affectations pour la première sortie, déclara-t-elle finalement. Et je voudrais vous présenter une requête. Mon rôle, tel qu’il est défini, sera insignifiant. Et tout laisse supposer qu’Irina Turgenyev ne sera pas débordée de travail, elle non plus. Ne pourrait-elle pas se charger des tâches qui m’ont été attribuées pour me permettre de demeurer auprès de l’amiral Heilmann et du général O’Toole ? Il va de soi que je suivrai le déroulement de la mission et interviendrai si Janos ne peut s’occuper seul d’un problème médical.

Le Dr Brown la fixa un moment avant de se tourner vers la journaliste qui demanda :

— Pourquoi désirez-vous rester à bord ? N’êtes-vous pas impatiente de voir l’intérieur de Rama ?

— La raison est avant tout personnelle, répondit Nicole en veillant à rester dans le vague. Je suis toujours sous le choc de la mort de Borzov et j’ai de nombreux formulaires à remplir. La première sortie ne devrait pas nous réserver de surprises et j’aimerais être fraîche et dispose pour la suivante.

— Les règlements ne prévoient pas d’exemptions de ce genre, déclara Brown. Mais compte tenu des circonstances je pense que nous pouvons accepter.

Il interrogea à nouveau Francesca du regard.

— En échange, je vous demanderai une faveur. Si vous ne descendez pas dans Rama, peut-être pourriez-vous remplacer O’Toole aux communications ? Cela permettrait à l’amiral Heilmann de venir nous rejoindre…

— Avec plaisir, se hâta-t-elle de répondre avant qu’il n’eût terminé sa phrase.

— Parfait. Alors, c’est entendu. Nous modifierons les affectations et vous resterez à bord de Newton.

Il semblait n’avoir rien à ajouter mais Nicole ne paraissait pas vouloir se lever.

— Autre chose ? s’enquit-il avec irritation.

— Les règlements stipulent que l’officier des Sciences de la vie doit délivrer une attestation sur l’état de santé des cosmonautes avant toute sortie. Je voudrais savoir si je dois en adresser un exemplaire à l’amiral…

— Remettez-moi tous les formulaires, l’interrompit le Dr Brown. Ce n’est pas l’affaire d’Heilmann.

Le scientifique américain la fixa dans les yeux.

— Et il est quoi qu’il en soit superflu de rédiger de nouveaux rapports. J’ai lu ceux que vous avez remis à mon prédécesseur et ils conviendront parfaitement.

Elle ne se laissa pas intimider par son expression menaçante. Vous savez donc ce que j’ai écrit sur vous et sur Wilson, se dit-elle. Vous pensez que je devrais en éprouver des regrets ou de la gêne, mais c’est raté. Ce n’est pas parce que vous êtes monté en grade que mon opinion sur vous a changé.