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Nicole reprit ses investigations dès qu’elle eut terminé sa journée de travail. L’analyse détaillée des données biométriques fournies par les sondes du général Borzov juste avant sa mort révélait des traces de produits chimiques dans son système sanguin. Elle ne put déterminer leur origine. Avait-il pris des médicaments en cachette ? Ces substances, connues pour provoquer des douleurs (il était précisé dans l’encyclopédie médicale du bord qu’on les utilisait pour tester la sensibilité à la souffrance chez des patients ayant des troubles neurologiques), avaient-elles été synthétisées dans son organisme par une réaction allergique ?

Et Janos ? Pourquoi ne se rappelait-il plus qu’il s’était précipité vers le boîtier de commande ? Pour quelle raison était-il à ce point taciturne et maussade depuis le décès de Borzov ? Peu après minuit elle leva les yeux vers le plafond de sa petite cabine. Mes compagnons vont pénétrer dans Rama et je resterai seule à bord. Je dois attendre leur départ pour poursuivre mes recherches. Mais l’impatience la rongeait. Elle ne pouvait faire abstraction de toutes les questions qui tourbillonnaient dans son esprit. Existe-t-il un rapport entre Janos et ces traces de substances étrangères présentes dans l’organisme de Borzov ? Peut-on envisager que le décès du commandant n’ait pas été accidentel ?

Elle alla prendre son attaché-case dans le petit placard et l’ouvrit avec trop de hâte. Son contenu s’éparpilla. Elle rattrapa au vol une pile de photos de famille qui partaient à la dérive au-dessus du lit puis récupéra le reste et le remit dans la mallette. Elle ne garda que le cube de données qu’Henry lui avait remis à Davos.

Après une brève hésitation elle respira à fond et le glissa dans le lecteur. Le menu qui apparut sur le moniteur comportait dix-huit rubriques. Elle avait le choix entre douze dossiers individuels et six synthèses statistiques. Elle opta pour les informations concernant Janos Tabori. Sa biographie se divisait en trois sous-rubriques : résumé chronologique, renseignements personnels et profil psychologique. La taille du premier fichier indiquait qu’il était le plus étoffé des trois. Elle décida de débuter par les renseignements personnels.

Elle n’apprit pas grand-chose. Janos était âgé de quarante et un ans et célibataire. Lorsqu’il ne travaillait pas pour l’A.S.I. il vivait seul dans un appartement de Budapest situé à proximité de celui occupé par sa mère, une femme deux fois divorcée. L’université de Hongrie lui avait délivré un diplôme d’ingénieur en 2183. En plus des renseignements tels que la taille, le poids et le nombre de frères et sœurs, deux autres informations figuraient sous forme de nombres : son E.I. (Évaluation d’Intelligence) et son C.S. (Coefficient de Sociabilité). Dans son cas ils étaient respectivement de + 3,37 et de 64.

Elle revint au menu principal et consulta le dictionnaire pour se rafraîchir la mémoire sur la signification exacte de ces indices. L’E.I. indiquait le quotient d’intelligence sous la forme d’une comparaison avec les résultats obtenus par les autres étudiants de toutes les nations. Tous passaient des séries de tests identiques au cours de leurs études, entre douze et vingt ans. L’index était l’exposant d’un système de mesure décimal. Zéro correspondait à la moyenne, + 1,00 signalait que l’individu concerné se situait dans la tranche supérieure à 90 % de la population, + 2,00 à 99 %, + 3,00 à 99,9 %, etc. Un indice d’E.I. négatif indiquait une intelligence inférieure à celle de 50 % des gens. Les + 3,37 de Janos le plaçaient au milieu de la tranche des un pour mille.

Le O.S. était également basé sur un ensemble de tests identiques passés par tous les étudiants entre douze et vingt ans, mais son interprétation était plus aisée. 100 représentait le score maximal. Les individus dont les résultats approchaient ce nombre étaient aimés et respectés par tous et leur intégration dans la plupart des groupes ne posait aucun problème. Ils étaient rarement agressifs ou maussades et on pouvait compter sur eux en toutes circonstances. Un renvoi dans le texte précisait cependant que de tels tests ne permettaient pas de mesurer avec précision les traits de la personnalité dans tous les cas et qu’il convenait d’utiliser ces données avec discernement.

Elle décida de faire un jour une comparaison des scores d’E.I. et de C.S. de tous les cosmonautes puis accéda au résumé chronologique. Elle consacra les soixante minutes suivantes à une lecture qui la surprit. En tant qu’officier des Sciences de la vie elle avait pris connaissance des fichiers constitués par l’A.S.I. sur tous les membres de l’expédition, mais si les renseignements que contenait le cube remis par Henry étaient exacts (ce qui restait à démontrer), les dossiers officiels comportaient de graves lacunes.

Nicole savait que Janos avait reçu le titre de futur ingénieur le plus brillant de l’université de Hongrie mais pas qu’il avait occupé pendant deux années consécutives le poste de président de l’Association des étudiants homosexuels de Budapest. Elle savait qu’il était entré à l’Académie spatiale en 2192 et avait obtenu son diplôme en seulement trois années (grâce à l’expérience-acquise précédemment) mais pas qu’il n’avait été admis dans cette école qu’à son troisième dépôt de candidature. Malgré ses résultats exceptionnels au concours d’admission il s’était fait éliminer lors des entretiens personnels face à un comité présidé par le général Valeriy Borzov. Janos avait joué un rôle actif dans diverses associations homosexuelles jusqu’en 2190 puis avait démissionné et s’était abstenu de toute participation à de telles organisations. Autant d’informations qui ne figuraient pas dans les fichiers de l’A.S.I.

Ces révélations l’ébranlèrent. Que Janos fût (ou eût été) homosexuel ne modifiait en rien son opinion sur lui – elle n’avait aucun préjugé en la matière – mais que son dossier officiel ait été expurgé pour faire disparaître les références à son homosexualité et au rôle que le général Borzov avait joué dans son existence était angoissant.

Les derniers paragraphes de ce résumé chronologique la surprirent tout autant. Elle apprit que Janos avait signé un contrat avec Schmidt et Hagenest, le pool multimédias allemand, au cours de la deuxième semaine de décembre, juste avant leur départ pour Rama. Il devait tenir un rôle de « conseiller » aux fonctions non précisées dans le cadre d’opérations médiatiques qui se dérouleraient après le retour de leur expédition et étaient désignées sous le terme de projet Brown-Sabatini. Tabori avait reçu un acompte de trois cent mille marks à la signature du contrat. Trois jours plus tard, sa mère qui attendait depuis près d’un an de recevoir un des nouveaux implants cérébraux artificiels utilisés pour réduire les dégâts provoqués par la maladie d’Alzheimer était entrée à l’hôpital bavarois de Munich pour une intervention neurologique.

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Sa vision était trouble, ses yeux brûlants. Elle termina la lecture du long dossier du Pr David Brown. Pendant les heures consacrées à l’étude de son résumé chronologique, elle avait ouvert un fichier secondaire pour y copier les passages les plus intéressants. Avant d’essayer de chercher le sommeil elle fit une dernière fois défiler son contenu sur l’écran.

Été 2161 : Brown, onze ans, est envoyé au camp Longhorn par son père malgré les objections de la mère. Colonie de vacances classique dans les collines du Texas pour enfants des classes aisées. Activités : athlétisme, tir, artisanat et marche. Dix garçons par baraquement. Brown devient rapidement impopulaire. Le cinquième jour, ses camarades de chambrée s’emparent de lui au retour des douches et peignent en noir ses parties génitales. Il refusera de sortir de son lit et sa mère devra parcourir près de trois cents kilomètres pour venir le chercher. Suite à cet incident, son père ignorera son existence et ne lui adressera plus la parole.