Un regard à la jauge de sa réserve d’air lui apprit qu’elle avait diminué de plus de moitié. Ils prenaient du retard sur les prévisions. Ils auraient dû être bien plus près du point à partir duquel l’atmosphère devenait respirable mais ils avaient sous-estimé le temps nécessaire à l’installation des télésièges. Le montage était d’une extrême simplicité et ils avaient procédé à de nombreuses simulations avant de quitter la Terre – et dans les hauteurs, à proximité des échelles et pratiquement en apesanteur, tout s’était déroulé comme prévu – mais à ce niveau l’augmentation progressive de la gravité rendait leur travail plus délicat.
Exactement mille marches plus haut Janos Tabori achevait de fixer les élingues aux rampes de l’escalier. Après avoir consacré près de quatre heures à cette activité monotone il ressentait de la lassitude. Il se rappela l’argument avancé par le directeur technique quand lui et Richard avaient conseillé d’utiliser une machine pour installer les télésièges. « Il n’est pas rentable de créer un système automatique qui ne servira qu’une seule fois, avait rétorqué cet homme. Les robots ne sont valables que pour les tâches répétitives. »
Il baissa les yeux mais ne put voir au-delà du pylône suivant, deux cent cinquante marches plus bas, et il utilisa son com pour demander à Wakefield :
— Ce n’est pas encore l’heure de la pause déjeuner ?
— Ça se pourrait, mais nous avons pris du retard. Yamanaka et Turgenyev ne sont partis pour l’escalier Gamma qu’à 10 h 30. À cette allure, nous pourrons nous estimer heureux si nous installons les télésièges et un camp sommaire avant de nous coucher. Nous devrons reporter à demain l’assemblage du monte-charge et des V.L.R.
— On a déjà décidé de casser la croûte, Hiro et moi, leur annonça Irina qui se trouvait de l’autre côté de la cuvette. Les efforts ont aiguisé notre appétit. Nous avons monté le siège et installé le moteur du haut en une demi-heure. Nous en sommes au douzième pylône.
— Vous avez fait du bon travail, répondit Wakefield. Mais c’était le plus facile, dans le secteur des échelles et du sommet de l’escalier. C’est du gâteau, en apesanteur. Vous verrez quand la force de gravité augmentera d’un emplacement au suivant.
— D’après le télémètre laser, vous êtes à 8,13 kilomètres de moi, intervint le Dr Takagishi.
— Ce qui ne m’apprend rien, professeur, sauf si vous me précisez où vous êtes.
— Je me dresse au bord de la corniche, à l’extérieur de la station-relais, au pied de l’escalier Alpha.
— Allons, Shig, les Orientaux ne se mettront-ils jamais au diapason du reste du monde ? Comme Newton est posé sur Rama, il en découle que vous vous tenez au sommet des marches. Si nous n’arrivons pas à nous entendre pour désigner le haut et le bas, comment espérer pouvoir faire partager des sentiments ? Ou jouer aux échecs.
— Merci, Janos. Je suis donc en haut de l’escalier Alpha. Au fait, que se passe-t-il ? Je constate que vous vous éloignez rapidement.
— Je me laisse glisser le long de la rampe pour aller rejoindre Richard. J’ai horreur de manger un steak-frites en solitaire.
— Je descends moi aussi, déclara Francesca, Hiro et Irina m’ont permis de filmer une excellente démonstration de la force de Coriolis. Ce sera parfait, pour les classes de physique élémentaire. Je devrais arriver dans cinq minutes.
— Dites, signora, accepterez-vous de nous donner un coup de main ? intervint à nouveau Wakefield. Nous interrompons à tout bout de champ notre boulot pour vous permettre d’immortaliser ces instants historiques… alors vous pourriez peut-être nous rendre la politesse ?
— Bien volontiers, répondit-elle. Je me mettrai à votre disposition sitôt après avoir mangé quelque chose. Mais pour l’instant il me faudrait un peu plus de lumière. Vous ne pourriez pas utiliser une de vos fusées éclairantes pour me permettre de vous filmer en train de pique-niquer sur l’escalier des Dieux ?
Wakefield programma une ignition à retardement et gravit quatre-vingts marches jusqu’à la corniche la plus proche. Tabori l’avait rejoint depuis trente secondes quand les lieux furent illuminés. Deux kilomètres plus haut, Francesca fit un panoramique des trois escaliers puis un zoom sur les deux silhouettes assises en tailleur au bord de l’abîme. Sous cette perspective, Janos et Richard évoquaient deux aigles nichés dans leur aire, au sommet d’une haute montagne.
En fin d’après-midi le télésiège Alpha était terminé et prêt à être essayé.
— Puisque vous avez eu l’amabilité d’accepter de nous aider, vous serez notre première cliente, dit Richard Wakefield à Francesca.
Ils se dressaient sous une gravité normale au pied de l’escalier démesuré. Trente mille marches grimpaient dans les ténèbres de la voûte céleste artificielle qui les surplombait. Près d’eux, dans la Plaine centrale, le moteur superléger et sa station d’alimentation portative autonome étaient déjà en place. Les cosmonautes n’avaient pas mis une heure pour procéder à l’assemblage des pièces électriques et mécaniques qu’ils avaient descendues sur leur dos.
— Les sièges ne sont pas fixés aux câbles, expliqua Wakefield à la journaliste. À chaque extrémité un dispositif les bloque et les libère, ce qui permet de réduire leur nombre.
Elle s’assit avec méfiance dans la nacelle en plastique.
— Êtes-vous certain que c’est solide ? demanda-t-elle en levant les yeux vers les ténèbres.
— Bien sûr, répondit-il en riant. Autant que pendant les simulations, en tout cas. Et je serai derrière vous, dans le panier suivant, soixante secondes et quatre cents mètres plus bas. Le trajet durera quarante minutes, à une vitesse moyenne de vingt kilomètres à l’heure.
— Et je me contente de rester assise bien droite, de m’agripper et de brancher mes bouteilles d’air une fois arrivée à mi-chemin ?
— N’oubliez pas d’attacher votre ceinture, lui rappela Wakefield. Sans elle, la force d’inertie vous enverrait planer dans le ciel de Rama si le câble devait ralentir ou stopper près du sommet. Mais comme le télésiège longe l’escalier, vous n’aurez qu’à la déboucler, vous extirper de la nacelle et remonter à pied jusqu’au moyeu, en cas d’incident.
Il adressa un signe de tête à Janos Tabori qui mit le moteur en marche. Francesca fut soulevée du sol et disparut peu après au-dessus de leurs têtes.
— Ensuite, j’irai directement à Gamma, annonça Richard à Janos. Le deuxième télésiège devrait nous poser moins de problèmes. Si nous travaillons tous ensemble, nous aurons terminé au plus tard à 19 heures.
— Le temps que vous arriviez au sommet, j’aurai dressé le camp, déclara Janos. Vous pensez que nous allons malgré tout passer la nuit là en bas ?
— Je n’en vois guère l’utilité, déclara David Brown depuis les hauteurs.
Cet homme s’était relayé avec Takagishi pour écouter toutes leurs communications pendant la journée.
— Les véhicules légers de reconnaissance ne sont pas encore prêts et nous comptions débuter l’exploration dès demain.
— Si chacun d’entre nous descend des éléments, nous pourrons assembler un V.L.R. avant d’aller nous coucher, répliqua Wakefield. Et le deuxième sera opérationnel d’ici demain midi, s’il n’y a pas d’imprévus.
— C’est une possibilité, répondit Brown. Nous verrons à quel stade nous en sommes et s’il vous reste de l’énergie à dépenser dans trois heures.