— Nul ne sait pourquoi ce vaisseau spatial a envahi notre minuscule domaine des confins de la galaxie moins d’un siècle après son prédécesseur. Les humains ne pourront peut-être jamais appréhender la finalité de cette réalisation magnifique, mais il est également possible que nous trouvions quelque part dans ce monde artificiel démesuré les clés qui nous permettront de déverrouiller les portes derrière lesquelles se dissimulent les constructeurs de ce vaisseau.
Elle sourit et ses narines se dilatèrent.
— Et si nous arrivons jusqu’à eux, il n’est pas à exclure que nous découvrions notre véritable nature… et celle de nos dieux.
Nicole constata que le général O’Toole était ému par cette envolée lyrique. Malgré l’antipathie que lui inspirait Francesca, elle devait reconnaître que cette femme avait du talent.
— Elle a parfaitement traduit ce que m’inspire cette aventure, déclara le militaire avec enthousiasme. Je voudrais tant pouvoir l’exprimer aussi bien qu’elle.
Nicole s’assit aux consoles et entra le code de relève. Elle suivit la procédure qui s’afficha sur le moniteur et s’assura du parfait fonctionnement de tout le matériel.
— C’est bon, général, dit-elle en se tournant dans son siège. Je me charge de tout.
Il s’attardait derrière elle, visiblement désireux de bavarder.
— Il y a trois jours, j’ai eu une longue discussion avec la signora Sabatini sur le thème de la religion, dit-il finalement. Elle m’a confié qu’elle était devenue agnostique puis avait opéré un retour vers l’Église. Elle déclare que c’est en pensant à Rama qu’elle a senti sa foi se raviver.
Il y eut un long silence. Sans raison particulière, Nicole pensa à l’église du XVe siècle du vieux village de Saint-Étienne-de-Chigny, à huit cents mètres sur la route de Beauvois. Elle se revit, debout dans la nef au côté de son père. C’était une belle matinée de printemps et la lumière qui embrasait les vitraux la fascinait.
— Dieu a-t-il aussi créé les couleurs ? avait-elle demandé à son père.
— Certains le disent.
— Et toi, qu’en penses-tu ?
— Je me vois contraint d’admettre que cette aventure équivaut pour moi à une quête spirituelle, disait le général.
Nicole s’efforça de regagner le présent.
— Je me sens plus proche de Dieu que je ne l’ai jamais été, ajoutait O’Toole. Contempler l’immensité de l’univers insuffle en nous une humilité salutaire et nous rend…
Il s’interrompit brusquement.
— Désolé, je vous impose…
— Non, non, je vous en prie. Je trouve vos convictions religieuses revigorantes.
— J’espère ne pas vous avoir froissée. Tout ceci est d’une nature très personnelle. (Il sourit.) Mais on ne peut toujours garder pour soi ce que l’on ressent, d’autant plus que vous et la signora Sabatini êtes catholiques au même titre que moi.
Il sortit du centre de contrôle et Nicole lui souhaita de faire un somme réparateur. Après son départ elle prit dans sa poche le deuxième cube de données et l’inséra dans le lecteur de la console. Elle se représenta Francesca Sabatini écoutant avec recueillement les digressions philosophiques du général américain sur la signification religieuse de la traversée du système solaire par les Raméens. Vous me sidérez, madame, pensa-t-elle.
Vous ne reculez devant rien, pas même l’hypocrisie. Pour vous, la fin justifie tous les moyens.
Le Dr Shigeru Takagishi regardait les tours et les sphères de New York qui se dressaient à quatre kilomètres de là, muet d’admiration. De temps en temps, il se dirigeait vers le télescope installé au bord de la falaise surplombant la mer Cylindrique pour étudier tel ou tel détail de cette vision extraordinaire.
— Vous savez, dit-il finalement à Wakefield et Sabatini, soit les rapports que nos prédécesseurs ont rédigés sur cette ville sont imprécis, soit nous sommes dans un vaisseau de type différent.
Ni Richard ni Francesca ne répondirent. L’électrotech était occupé à terminer de monter leur glisseur et la journaliste à immortaliser ses efforts.
— Il semble y avoir également trois secteurs identiques, eux-mêmes subdivisés en trois, poursuivait le Dr Takagishi. Mais ces neuf sections ne sont pas absolument pareilles. Je relève des variations subtiles.
Wakefield se redressa. Il souriait de satisfaction.
— Ça y est, déclara-t-il. J’ai terminé. Avec une journée d’avance sur les délais initialement prévus. Il ne me reste qu’à tester les fonctions principales.
Francesca jeta un coup d’œil à sa montre.
— Mais nous avons près d’une demi-heure de retard sur le nouveau programme. Irons-nous malgré tout voir New York de plus près avant le dîner ?
Richard haussa les épaules et regarda Takagishi. La femme se dirigea vers le Japonais.
— Qu’en dis-tu, Shigeru ? Allons-nous faire une petite glissade sur cette mer gelée pour offrir aux Terriens une vue rapprochée de la version raméenne de New York ?
— Certainement, répondit Takagishi. Je bous d’impatience…
— À condition que vous soyez revenus au camp à 19 h 30 au plus tard, intervint David Brown.
Il était à bord de l’hélicoptère en compagnie de l’amiral Heilmann et de Reggie Wilson.
— Ce soir, nous allons devoir établir un emploi du temps et peut-être modifier nos projets pour demain.
— Bien reçu, répondit Wakefield. Si nous n’installons pas le treuil immédiatement et n’avons pas de problèmes pour descendre le traîneau jusqu’au bas des marches, nous aurons traversé cette mer dans dix minutes et serons de retour dans les délais.
— Cet après-midi, nous avons survolé de nombreux points de l’Hémicylindre nord sans voir le moindre biote, dit Brown. Quant aux agglomérations, toutes sont à première vue identiques. La Plaine centrale ne nous réserve aucune surprise et nous devrions nous engager dès demain dans la moitié sud qui conserve tous ses mystères.
— New York, rétorqua Takagishi. Nous avions prévu une reconnaissance détaillée de cette ville.
Brown ne prit pas la peine de répondre. Takagishi s’avança jusqu’au bord de la falaise et regarda l’étendue de glace, cinquante mètres en contrebas. Sur sa gauche un petit escalier avait été taillé dans la paroi verticale.
— Le glisseur est-il lourd ? demanda-t-il.
— Surtout volumineux, répondit Wakefield. Vous ne préférez pas que j’installe le système de poulies et attendre demain pour traverser ?
— Je vous aiderai à porter cet engin, proposa Francesca. Comment voulez-vous que nous donnions un avis digne d’intérêt lors de la réunion de ce soir si nous n’allons pas voir New York d’un peu plus près ?
Richard secoua la tête, visiblement amusé.
— Entendu, dit-il. L’information passe avant tout. Je descendrai devant vous pour retenir le glisseur. Francesca, placez-vous au milieu. Docteur Takagishi, vous le retiendrez par-derrière. Et prenez garde aux patins, leurs arêtes sont de vrais rasoirs.
Ils atteignirent la surface de la mer Cylindrique sans incident.
— Bonté divine ! s’exclama Francesca Sabatini alors qu’ils s’apprêtaient à traverser l’étendue de glace. Je n’aurais jamais cru que ce serait aussi facile. Est-il bien nécessaire d’installer un treuil ?
— Nous aurons peut-être d’autres choses à transporter ou – ce n’est qu’une simple hypothèse – à nous défendre pendant l’ascension ou la descente.