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— Vous nous suggérez donc de limiter nos activités à compléter les cartes de ce monde et d’explorer à fond la ville de New York ? résuma O’Toole.

— C’est cela, général. Même si le « son étrange » entendu par les cosmonautes Wakefield, Sabatini et moi-même n’est pas considéré comme un « fait nouveau », il est indispensable d’établir un plan détaillé de la cité. Et nous devons le faire à présent. Dans la Plaine centrale la température est déjà de moins cinq degrés. Rama approche du Soleil et sa coque se réchauffe. Le fond de la mer Cylindrique commencera à fondre dans trois ou quatre jours…

— Je ne m’oppose pas à l’exploration de New York, l’interrompit David Brown. Mais les biotes ont une valeur inestimable pour la science. Regardez ces créatures stupéfiantes.

Il leur montra un enregistrement des six crabes qui traversaient avec lenteur une région dénudée de l’Hémicylindre sud.

— L’opportunité d’en capturer un ne se représentera peut-être pas. Les drones ont terminé leur quadrillage de la moitié sud de ce monde et n’en ont pas repéré d’autres.

Tous regardaient le moniteur avec fascination, Takagishi inclus. Les étranges créatures avançaient vers un monticule de bouts de ferraille. Elles se déplaçaient en fer de lance, avec un spécimen un peu plus gros que les autres en tête. Ce crabe alla droit sur l’obstacle, fit une pause de quelques secondes puis utilisa ses pinces pour débiter les morceaux de fer en fragments que les deux biotes du deuxième rang se chargèrent d’entasser sur le dos des trois derniers éléments de la troupe.

— Ce sont les éboueurs de Rama, commenta Francesca.

Tous rirent.

— Vous pouvez constater la raison de mon impatience, poursuivit David Brown. Ce film est retransmis en cet instant même vers tous les réseaux de télévision de la Terre. Plus d’un milliard de nos semblables découvriront sous peu ces êtres en éprouvant le même mélange de peur et de fascination que nous. Songez à ce que nous apportera l’étude de ces créatures. Imaginez ce que nous apprendrons…

— Qu’est-ce qui vous permet de croire que vous arriverez à en capturer une ? s’enquit le général O’Toole. Ces monstres paraissent redoutables.

— Nous sommes certains qu’en dépit de leur aspect biologique ce ne sont que de simples robots. D’où le nom de « biotes » que leur ont donné les membres de la première expédition. D’après les rapports de Norton et de son équipe, chacun d’eux est conçu pour remplir une unique fonction. Leur intelligence ne correspond pas à la définition que nous donnons à ce terme. Il ne devrait pas être difficile de se montrer plus malins qu’eux… et de nous en emparer.

Un gros plan des pinces occupa tout l’écran. Elles semblaient très tranchantes.

— Je ne sais pas, déclara le général O’Toole. Je serais tenté de suivre la suggestion du Dr Takagishi et d’attendre d’avoir pu les observer plus longuement avant de faire quoi que ce soit.

— Pas moi, intervint Francesca. L’impact sur l’opinion publique sera très important. Toute la population de la Terre y assistera grâce à la télévision. Une opportunité pareille ne se représentera peut-être jamais.

Elle fit une pause.

— L’A.S.I. nous réclame des images spectaculaires. La mort de Borzov n’a pas convaincu les contribuables du monde entier que leur argent a été dépensé avec sagesse.

— Pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ? voulut savoir le général O’Toole. Une équipe pourrait explorer New York pendant que l’autre irait à la pêche aux crabes.

— Impossible, rétorqua Nicole. Si nous décidons de nous emparer d’un biote, nous devrons mettre en œuvre tous nos moyens. N’oubliez pas que nous manquons de temps et d’effectifs.

— Je constate avec regret qu’il est impossible de prendre une décision à l’unanimité, commenta David Brown avec un sourire attristé. En de telles circonstances, c’est à moi de trancher… et je déclare que le but de notre prochaine sortie sera la capture d’un de ces crabes. J’espère que l’amiral Heilmann donnera son accord, sinon nous soumettrons la question à un vote de tout l’équipage.

Leur groupe se dissolvait lentement. Le Dr Takagishi voulait avancer d’autres arguments, faire remarquer que la plupart des espèces de biotes recensées par les explorateurs de Rama I n’avaient été aperçues qu’après le dégel de la mer Cylindrique. Mais il savait qu’on ne l’écouterait pas. Tous étaient bien trop las.

Nicole s’approcha et utilisa discrètement son scanner biométrique. Le fichier des urgences était vierge.

Elle lui fit un sourire.

— Propre comme un sou neuf, professeur. Il la fixa, avec gravité.

— Nous commettons une grave erreur, se contenta-t-il de dire. Nous devrions aller visiter New York.

27. POUR CAPTURER UN BIOTE

— Soyez prudente, dit l’amiral Heilmann à Francesca. Vos acrobaties me rendent nerveux.

La signora Sabatini avait calé ses chevilles sous les sièges de l’hélicoptère et se penchait hors de la carlingue avec son mini-caméscope. Trois ou quatre mètres en contrebas les six crabes biotes poursuivaient avec lourdeur leur progression méthodique sans faire cas de la machine qui grondait à l’aplomb de leurs têtes. Ils avaient conservé leur formation en phalange, comme trois rangées de quilles de bowling.

— Allez au-dessus de la mer, cria Francesca à Hiro Yamanaka. Ils vont atteindre la falaise et faire demi-tour.

L’hélicoptère vira sur la gauche et survola l’aplomb de cinq cents mètres qui séparait l’Hémicylindre sud de Rama de la mer Cylindrique. Ici, la paroi verticale était dix fois plus haute qu’au nord. David Brown ravala sa salive lorsqu’il baissa les yeux sur l’étendue de glace.

— C’est ridicule, Francesca, dit-il. Qu’espérez-vous obtenir de plus ? La caméra automatique encastrée dans le nez de notre appareil filmera toute la scène.

— Celle-ci convient bien mieux pour les effets de zoom, rétorqua-t-elle. En outre, quelques frissons apportent plus d’impact aux images.

Yamanaka revint vers le plateau et les biotes qui n’étaient plus qu’à une trentaine de mètres. Arrivé au bord de l’abîme, celui de tête s’immobilisa une fraction de seconde puis vira brusquement sur sa droite. Une seconde rotation de quatre-vingt-dix degrés termina la manœuvre et il repartit dans la direction opposée. Ses cinq congénères l’imitèrent et firent volte-face un rang après l’autre, avec une précision militaire.

— Cette fois, je les ai eus, déclara gaiement Francesca en rentrant dans l’hélicoptère. Tête la première et en gros plan. Je crois même avoir aperçu un reflet dans les yeux de leur chef, juste avant son demi-tour.

Les biotes s’éloignaient de la falaise à leur vitesse habituelle de dix kilomètres à l’heure. Ils laissaient derrière eux de légères traces dans le sol argileux et suivaient un chemin parallèle à celui emprunté pour se diriger vers la mer. Depuis les airs, cette région ressemblait à un parc dont certaines pelouses venaient d’être tondues : du côté parcouru par les biotes le sol était dégagé et tassé alors que de l’autre tout restait à l’état naturel.

— Je commence à trouver le spectacle monotone, déclara la journaliste en s’étirant pour prendre Brown par le cou. Ne pourrions-nous pas nous adonner à d’autres distractions ?

— Nous allons nous contenter de les suivre une dernière fois. Leur mode de déplacement est d’une extrême simplicité.

Francesca lui chatouillait le cou, mais il n’en faisait pas cas. Il paraissait pointer dans son esprit une liste de préparatifs. Finalement, il utilisa son com.