— Que voulez-vous ? demanda-t-il sans dissimuler son irritation.
— Je dois transférer les enregistrements de vos sondes. Je ne l’ai pas fait depuis la première sortie.
L’Américain fronça les sourcils, mais elle ne se laissa pas intimider. Il finit par hausser les épaules et grommeler avant de reporter son attention sur le moniteur. Nicole s’agenouilla près de lui et pressa une touche du scanner.
— Il y a des sièges pliants dans la hutte du matériel, lui rappela-t-elle en le voyant chercher une position plus confortable sur le sol.
Il feignit de ne pas l’avoir entendue. Pourquoi est-il aussi désagréable avec moi ? se demanda-t-elle. À cause de mon rapport sur Wilson et sur lui ? Non. Parce que je ne le traite pas avec assez de déférence, tout simplement.
Des données commençaient à défiler sur l’écran du scanner. Elle demanda un résumé des informations importantes.
— Votre tension a dépassé la normale à plusieurs reprises, au cours des dernières soixante-douze heures. Surtout aujourd’hui. C’est souvent un symptôme de nervosité.
Il interrompit sa lecture de l’article sur les biotes pour se tourner vers elle et regarder ce qui apparaissait sur le moniteur miniature, sans pouvoir en comprendre le sens.
— Ce graphique montre l’amplitude et la durée de vos excursions hors des normes prévues, expliqua Nicole. En soi, aucun de ces incidents n’est sérieux, mais l’ensemble m’inquiète.
— J’ai des soucis, marmonna-t-il.
David Brown l’observa pendant qu’elle demandait des informations qui corroboreraient ses déclarations. De nombreux fichiers d’urgence étaient pleins.
Les voyants du moniteur clignotaient.
— Quel est le scénario le plus pessimiste ? voulut-il savoir.
Elle le dévisagea.
— Une attaque, avec pour résultat la paralysie ou la mort. Si cet état persiste ou empire.
Il siffla.
— Que devrais-je faire ?
— En premier lieu, prendre du repos. Votre courbe métabolique révèle que depuis la mort du général Borzov vous n’avez dormi au total que onze heures. Pourquoi n’êtes-vous pas venu me parler de vos insomnies ?
— Je les ai attribuées à une surexcitation bien naturelle. J’ai d’ailleurs pris un somnifère, un soir, mais il est resté sans effet.
Nicole se renfrogna.
— Je ne me souviens pas de vous l’avoir prescrit. Il sourit.
— Bon sang, j’ai oublié de vous le dire. J’ai parlé de mes problèmes à Francesca Sabatini et elle m’a proposé une pilule. Je l’ai prise sans réfléchir.
— Quand ?
Elle demanda des informations complémentaires dans les tampons de stockage.
— Je ne sais plus. Je crois que c’était…
— Oh, voilà ! Dans l’analyse biochimique. Le 3 mars, le lendemain soir de la mort de Borzov, après que vous avez été élu commandant avec Heilmann. D’après les indications spectrométriques, je dirais que vous avez pris un seul cachet de Medvil.
— Mes sondes vous indiquent tout ça ?
— Pas tout à fait. Elle sourit.
— Il existe diverses interprétations possibles. Mais qu’avez-vous dit au cours du repas ? Il est parfois nécessaire d’extrapoler… et de spéculer.
Ils se fixèrent un moment. Est-ce de la peur ? se demanda-t-elle en essayant de traduire ce qu’elle lisait dans son regard. Il détourna la tête.
— Merci d’avoir dressé ce bilan de mon état de santé, docteur Desjardins. Je ferai à l’avenir tout mon possible pour me détendre et dormir un peu plus. Et veuillez m’excuser de ne pas vous avoir parlé de ce somnifère.
Il la congédia d’un geste de la main.
Nicole allait pour protester mais se ravisa. Il refuserait quoi qu’il en soit de suivre mes conseils, se dit-elle en revenant vers la hutte de Wilson, et son état n’est pas alarmant. Elle pensa aux deux dernières minutes de leur conversation, après qu’elle l’eut sidéré en identifiant le somnifère. Il y a quelque chose qui cloche. Qu’est-ce qui peut bien m’échapper ?
Elle entendit les ronflements de Reggie Wilson avant d’atteindre sa tente. Au terme d’un bref débat intérieur elle décida d’attendre qu’il eût fini sa sieste pour l’examiner. Elle regagna son abri et s’endormit à son tour.
— Nicole. Nicole Desjardins.
La voix s’infiltra dans son rêve et l’éveilla.
— C’est moi, Francesca. J’ai quelque chose à vous dire.
Elle s’assit lentement sur son lit de camp. La journaliste était déjà entrée dans sa hutte et arborait le plus amical de ses sourires, celui que Nicole avait cru réservé aux caméras.
— Je viens de parler à David, dit-elle en approchant du lit. Il m’a rapporté la conversation que vous avez eue après le déjeuner.
Nicole bâilla et posa les pieds sur le sol.
— J’ai été naturellement ennuyée d’apprendre qu’il avait des problèmes de santé, mais n’ayez aucune crainte… je n’en soufflerai mot. Ce qui m’ennuie, c’est que j’ai omis de vous tenir informée, pour ce somnifère. J’en suis sincèrement désolée.
Francesca parlait trop vite. Moins d’une minute plus tôt Nicole dormait profondément et rêvait qu’elle était de retour à Beauvois, et elle devait à présent écouter la confession en staccato de la cosmonaute italienne.
— Pourriez-vous m’accorder un instant de répit ? demanda-t-elle avec irritation.
Elle se pencha derrière l’autre femme pour prendre une tasse d’eau posée sur une petite table improvisée. Elle ; but lentement.
— Dois-je comprendre que vous m’avez réveillée en sursaut pour m’annoncer que vous aviez donné un somnifère au Dr Brown, ce que je savais déjà ?
— Oui, confirma son interlocutrice sans se départir de son sourire. Mais ce n’est pas tout. Je me suis aussi rappelé que je ne vous avais rien dit, pour Reggie.
Nicole secoua la tête.
— Je ne vous suis plus. Me parlez-vous de Wilson ? Francesca n’hésita qu’une seconde.
— Oui. N’êtes-vous pas allée l’examiner, après le repas ?
— Non, il dormait déjà et j’ai décidé de reporter son examen à plus tard. (Elle regarda sa montre.) Avant la réunion, dans une heure.
La journaliste semblait dans tous ses états.
— Quand David m’a appris que les sondes avaient signalé la présence du Medvil dans son organisme, j’ai cru…
Elle n’acheva pas sa phrase, pour ordonner ses pensées. Nicole attendit, patiemment.
— Reggie a commencé à se plaindre de maux de tête il y a plus d’une semaine. Peu après la jonction des deux appareils, juste avant le rendez-vous avec Rama. Nous étions bons amis et il me savait un peu pharmacienne – grâce à l’expérience acquise lors du tournage de mes documentaires sur les drogues – et c’est pourquoi il m’a demandé si je n’avais rien pour ses migraines. Je lui ai conseillé de s’adresser à vous, mais il a tant insisté que j’ai fini par lui donner du Nubitrol.
Nicole grimaça.
— C’est un produit bien trop puissant pour de simples céphalées. Certains de mes collègues pensent même qu’on ne devrait le prescrire que si tout le reste s’est révélé inefficace…
— Je le lui ai dit. Mais il a insisté. Vous ne le connaissez pas. Il est parfois impossible, de le ramener à la raison.
— Combien lui en avez-vous donné ?
— Huit cachets, deux cents milligrammes au total.
— Son comportement étrange ne m’étonne plus. Nicole se pencha pour prendre l’ordinateur de poche posé en bout de table. Elle accéda à la banque des données pharmacologiques et lut le paragraphe consacré au Nubitrol.