— Il n’y a pas grand-chose. Je demanderai à O’Toole de me connecter à l’encyclopédie médicale du bord. Mais je crois me souvenir que l’effet du Nubitrol se poursuit plusieurs semaines.
— Je l’ignorais, répondit Francesca.
Elle se pencha vers le moniteur et lut rapidement le texte. Irritée par tant de désinvolture, Nicole allait pour la remettre à sa place mais se ravisa avant d’ouvrir la bouche. Vous avez donc donné des drogues à David et Reggie, pensa-t-elle. Une image remonta à la surface de ses souvenirs : celle de cette femme qui tendait un verre de vin à Valeriy Borzov quelques heures avant sa mort. Elle eut un frisson. Devait-elle se fier à son intuition ?
Elle se tourna vers Francesca, l’expression sévère.
— N’y a-t-il rien d’autre que vous ayez à me dire, après avoir confessé que vous avez joué au docteur avec David et Reggie ?
— Qu’entendez-vous par là ?
— Avez-vous fourni des stupéfiants à d’autres membres de l’équipage ?
Nicole sentit son cœur s’emballer en voyant Francesca pâlir imperceptiblement puis hésiter un instant avant de lui répondre :
— Mais non, voyons. Bien sûr que non.
29. LA CHASSE
Le V.L.R. s’abaissait lentement sous l’hélicoptère. Janos Tabori utilisa son com pour demander :
— Quelle est la marge ?
— Une dizaine de mètres, lui répondit Richard Wakefield.
Il était sur le sol, à une centaine de mètres au sud de la berge de la mer Cylindrique. Au-dessus de lui le V.L.R. se balançait à l’extrémité de longs filins.
— Veillez à le déposer en douceur. Ses circuits électroniques sont fragiles.
Hiro Yamanaka réduisit la fourchette de tolérance du système de contrôle d’altitude pendant que Janos laissait filer les câbles de quelques centimètres à la fois.
— Contact ! cria Wakefield. Les roues arrière. Celles de devant sont toujours à un mètre.
Francesca Sabatini fit rapidement le tour du véhicule pour filmer son arrivée historique dans l’Hémicylindre sud de Rama. Entre eux et la falaise, non loin de la hutte qui leur servait de Q.G. temporaire, les autres cosmonautes achevaient les préparatifs de la partie de chasse. Irina Turgenyev installait le collet dans le deuxième hélicoptère. David Brown restait à l’écart pour s’entretenir par radio avec l’amiral Heilmann resté au camp Bêta. Les deux commandants revoyaient en détail leur projet de capture. Wilson, Takagishi et Desjardins assistaient en simples spectateurs à l’héliportage du V.L.R.
— Nous savons à présent qui est le vrai patron, dit Reggie Wilson à ses deux compagnons.
Il désigna le Dr Brown.
— Depuis notre départ rien n’a ressemblé autant à une opération militaire que cette maudite partie de chasse, mais c’est le scientifique qui la supervise pendant que l’amiral joue au standardiste.
Il cracha sur le sol.
— Seigneur, disposons-nous d’un matériel suffisant ? Deux hélicoptères, un V.L.R., des cages de trois types différents… sans parler de toutes ces caisses pleines de pièges électriques et mécaniques. Ces malheureux tourteaux n’ont aucune chance.
Le Dr Takagishi leva une paire de jumelles laser à ses yeux. Il repéra rapidement leur cible. Cinq cents mètres plus à l’est les biotes approchaient une fois de plus de la falaise. Rien n’avait changé, dans leur mode de déplacement.
— Tout ceci nous est indispensable à cause des incertitudes, commenta-t-il posément. Il est impossible de prédire ce qui va se passer.
— J’aimerais que les soleils s’éteignent, rit Wilson.
— Nous avons prévu cette éventualité, intervint sèchement David Brown avant de venir les rejoindre. Les carapaces de ces crabes ont été pulvérisées de peinture fluorescente et nous nous sommes munis d’une bonne réserve de fusées éclairantes. Nous nous sommes chargés de régler ces détails pendant que vous grommeliez parce que la dernière réunion traînait en longueur.
Il regarda son compatriote avec agressivité.
— Vous savez, Wilson, vous devriez essayer de… La voix d’Otto Heilmann interrompit sa phrase :
— Appel général ! Des nouvelles ! Des nouvelles toutes fraîches. Je viens d’apprendre par O’Toole qu’I.N.N. retransmettra en direct les images que nous lui fournirons. L’émission débutera dans vingt minutes.
— Excellent, commenta Brown. Nous serons prêts, d’ici là. Je vois Wakefield venir par ici dans le V.L.R.
Il jeta un coup d’œil à sa montre.
— Et les crabes devraient faire une fois de plus demi-tour dans quelques secondes. Au fait, Otto, êtes-vous toujours opposé à ma suggestion de capturer le biote de tête ?
— Oui, David. C’est trop dangereux. Le peu que nous savons laisse supposer que ses capacités sont plus grandes que celles de ses congénères. Pourquoi prendre des risques inutiles ? Quel que soit le crabe que nous ramènerons sur Terre, sa valeur scientifique sera inestimable, surtout s’il est en état de marche. Et rien ne nous empêchera de nous intéresser au chef par la suite.
— J’ai donc la majorité contre moi. Le Dr Takagishi et Tabori partagent votre point de vue, de même que le général O’Toole. Nous allons exécuter le plan B. Notre cible sera le numéro quatre, le biote sur la droite du dernier rang en approchant par-derrière.
Le V.L.R. qui transportait Wakefield et Sabatini arriva au camp en même temps que l’hélicoptère.
— Du bon travail, les gars, dit le Dr Brown à Tabori et Yamanaka qui sautaient à bas de leur engin. Faites une courte pause, Janos. Ensuite, vous irez vous assurer que Turgenyev est prête à partir avec le collet. Je veux tout le monde dans les airs dans cinq minutes.
« Parfait, ajouta-t-il en se tournant vers le reste de leur groupe. Le moment est venu. Wilson, Takagishi et Desjardins seront dans le V.L.R. avec Wakefield. Francesca, vous viendrez avec moi. Hiro montera dans le deuxième hélicoptère.
Nicole s’éloignait vers son véhicule quand Francesca lui demanda :
— Avez-vous déjà utilisé un truc de ce genre ?
La journaliste italienne lui tendait une caméra vidéo grosse comme un livre de poche.
— Il y a longtemps. Elle examina l’appareil.
— Une douzaine d’années. J’ai enregistré une des interventions cérébrales du Pr Delon. Je suppose…
— J’ai besoin d’un coup de main, l’interrompit Francesca. Je regrette de ne pas avoir songé à vous en parler plus tôt, mais je ne connaissais pas encore les détails de cette opération… Pour résumer, il me faut une deuxième caméra au niveau du sol, d’autant plus que nous serons en direct sur I.N.N. Je ne vous demande pas de réaliser des prodiges. Vous êtes la seule qui…
— Et Reggie ? Il est journaliste comme vous.
— Je doute qu’il accepte de me rendre un service. Le Dr Brown lui cria d’aller le rejoindre.
— M’aiderez-vous ? S’il vous plaît. Dois-je m’adresser à quelqu’un d’autre ?
Pourquoi pas ? s’interrogea Nicole. Je n’aurai rien d’autre à faire, s’il n’y a pas de blessés.
— Volontiers, répondit-elle.
— Merci mille fois !
L’autre femme lui donna le caméscope puis courut vers l’hélicoptère.
— Tiens, tiens ! commenta Wilson en voyant Nicole approcher avec la caméra. Notre médecin a été recruté par la star des journalistes. J’espère que vous avez exigé le minimum syndical.
— Ne soyez pas toujours bougon, Reggie. J’aime me rendre utile, quand c’est possible.
Wakefield mit le contact et ils partirent vers l’est et les biotes. C’était à dessein qu’ils avaient établi leur Q.G. dans le secteur « nettoyé » par les crabes car le sol compacté facilitait leur progression. Moins de trois minutes plus tard, ils arrivaient à une centaine de mètres de leurs proies. Wilson compara les deux hélicoptères qui tournaient en rond à des charognards survolant un animal à l’agonie.