Nicole utilisa le com du V.L.R. pour demander à Francesca :
— Que voulez-vous que je fasse, plus exactement ?
— Demandez à Wakefield de suivre un chemin parallèle au leur. Vous pourrez rester à leur hauteur un bon moment. Ce qu’il ne faut rater sous aucun prétexte, c’est l’instant où Janos refermera le collet.
— Tout est prêt, annonça Tabori. Nous n’attendons plus que le signal.
— Sommes-nous à l’antenne ? demanda Brown à Francesca.
Elle hocha la tête.
— Parfait. Alors, allons-y.
De l’autre hélicoptère se déroula un gros câble au bout duquel pendait une sorte de panier renversé.
— Janos va tenter de le faire tomber au centre de la carapace de notre proie, expliqua Wakefield à Nicole. Les côtés se rabattront autour et il n’aura qu’à tendre le filin pour soulever le biote, que nous mettrons en cage après notre retour au camp Bêta.
— Voyons à quoi ressemblent ces bestioles depuis l’endroit où vous êtes, demanda Francesca à Nicole.
Le V.L.R. roulait à côté des biotes. Nicole descendit en marche pour courir près d’eux. Elle fut tout d’abord effrayée. Elle ne les avait pas imaginés si gros et si étranges. Leurs reflets métalliques étaient semblables à ceux de ces façades froides de tant de nouveaux immeubles parisiens. Elle restait à seulement deux mètres de ces monstres. L’autofocus et le correcteur automatique de cadrage de la caméra se chargeaient du reste.
— Ne vous placez pas sur leur passage, l’avertit le Dr Takagishi.
Ce conseil était superflu, elle n’avait pas oublié quel sort ils avaient réservé au monticule de métal. La voix de Francesca s’éleva du récepteur du V.L.R. :
— Vos images sont excellentes, Nicole. Essayez de dépasser celui de tête, puis laissez-vous remonter lentement, de façon à filmer chaque rangée en enfilade.
Et, quand Nicole fut devant les biotes :
— Wow ! C’est superbe. Je comprends pourquoi nous avons emmené avec nous une championne olympique.
Janos fit deux tentatives infructueuses, mais à la troisième le collet se posa sur le dos du crabe numéro quatre et les rebords du panier, ou plutôt du filet rigide, se rabattirent sur le pourtour de sa carapace. Nicole était en sueur. Elle courait depuis cinq minutes.
— À présent, cadrez uniquement notre proie, lui dit Francesca. Approchez-vous autant que vous l’oserez.
Nicole réduisit l’écart qui la séparait du crabe le plus proche à environ un mètre. Elle manqua trébucher et eut des sueurs froides. Si je tombe et me retrouve sur leur passage, ils me transformeront en viande hachée. Elle cadrait leur cible quand Janos tendit le câble.
— Maintenant ! cria-t-il.
Le collet et sa prise se détachèrent du sol. Tout se passa très vite. Le crabe capturé utilisa ses pinces pour cisailler une maille du filet. Ses cinq congénères se figèrent un très bref instant puis se jetèrent sur le collet qui fut déchiqueté en moins de cinq secondes. Leur proie avait recouvré sa liberté.
Nicole ne pouvait en croire ses yeux. Son cœur s’emballait mais elle continuait de filmer. Le biote de tête s’assit sur le sol et ses congénères se regroupèrent autour de lui. D’une pince ils s’agrippèrent au crabe du centre et de l’autre à leur voisin de droite. Cinq secondes plus tard ils étaient assujettis les uns aux autres et totalement immobiles.
Ce fut Francesca qui rompit le silence.
— C’est incroyable ! s’exclama-t-elle. Nous venons de donner des frissons à tous les habitants de la Terre.
Nicole sentit la présence de Richard Wakefield à son côté.
— Ça va ? lui demanda-t-il.
— Je crois.
Elle tremblait toujours. Ils regardèrent les biotes. Pas le moindre mouvement.
— Mêlée, commenta Reggie Wilson qui était resté dans le V.L.R. Le score est de 7 à 0 en faveur des biotes.
— Si vous êtes absolument convaincu qu’il n’y a pas de danger, j’accepte de continuer. Mais j’avoue que tenter un nouvel essai m’inquiète. Il est évident que ces machins peuvent communiquer entre eux et n’ont pas l’intention de se laisser capturer.
— Otto, Otto, répondit le Dr Brown, l’opération sera absolument identique à la précédente, mais avec un système de capture bien plus élaboré. Nous avons fixé à l’extrémité du câble une sphère d’où seront projetés des filins qui envelopperont la carapace de notre proie et se tendront de façon à empêcher ses congénères de glisser leurs pinces sous eux.
— Amiral Heilmann, ici le Dr Takagishi.
La voix qui s’élevait du com vibrait d’inquiétude.
— Je tiens à exprimer mon désaccord. Nous avons pu constater que nous ignorons tout sur ces créatures. Ainsi que l’a fait remarquer Wakefield, notre tentative de capture a déclenché un mécanisme d’autodéfense et nous ne savons pas ce qu’elles feront si nous recommençons.
— Nous en sommes tous conscients, docteur Takagishi, rétorqua Brown sans laisser à Heilmann le temps de répondre. Mais il existe d’autres considérations. Comme l’a dit Francesca, toute la population de la Terre nous observe. Vous avez entendu le commentaire de Jean-Claude Revoir… notre contribution à l’exploration de l’espace équivaut déjà à celle des premiers cosmonautes soviétiques et américains du XXe siècle. En outre, tout est en place pour cette partie de chasse. Si nous renonçons à ce stade et ramenons notre matériel à Bêta, nous aurons gaspillé beaucoup d’énergie et de temps. Pour conclure, il n’existe aucun danger évident et vous n’avez aucune raison de jouer à l’oiseau de mauvais augure. Les biotes ont simplement procédé à un repli en position défensive.
— Professeur Brown…
L’érudit japonais tenta un ultime appel à la raison :
— Regardez ce qui vous entoure. Essayez d’imaginer de quoi doivent être capables les entités qui ont créé un pareil vaisseau. Tenez compte du fait que nos actes sont peut-être, je dis bien peut-être, considérés comme l’équivalent d’une agression et portés à la connaissance des maîtres des lieux. En tant que représentants de l’humanité, nous risquons non seulement de courir à notre perte mais aussi de condamner l’ensemble de notre espèce…
— Balivernes, se moqua David Brown. Et dire qu’on m’a reproché de faire des spéculations insensées ! (Il se mit à rire.) C’est absurde. Tout démontre que ce Rama a le même but et les mêmes fonctions que le précédent. Il ne fait aucun cas de notre présence et que quelques robots se soient regroupés face à une menace ne signifie rien du tout. Il regarda autour de lui.
— J’estime que nous avons perdu suffisamment de temps en vaines discussions, Otto. Sauf objections de votre part, nous repartons à la chasse au biote.
Il y eut une brève hésitation sur la berge opposée de la mer Cylindrique, puis tous purent entendre l’amiral Heilmann lui répondre :
— Allez-y, David. Mais ne prenez pas de risques inutiles.
— Nous croyez-vous vraiment en danger ? demanda Hiro Yamanaka.
Il venait de s’adresser au Dr Takagishi pendant que Brown, Tabori et Wakefield étudiaient les nouvelles tactiques de capture.
Le pilote japonais regardait dans le lointain les structures massives de la cuvette sud, soudain conscient de leur vulnérabilité.
— Ce n’est qu’une possibilité, répondit son compatriote, mais il est insensé de courir…