— Non, répondit Janos. Pourquoi posez-vous cette question ?
— Eh bien, j’ai demandé au diagnosticien portable de dresser la liste des causes possibles de tels symptômes, à partir des données biométriques et en tenant compte du fait qu’il ne pouvait s’agir d’une appendicite. Une réaction à une drogue vient en tête avec soixante-deux pour cent de probabilités. Une allergie à un médicament n’est donc pas à exclure.
— Vraiment ? fit Janos dont la curiosité venait d’être aiguillonnée. Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé ?
— J’ai voulu le faire… plusieurs fois, répondit-elle. Mais vous ne sembliez pas désirer en parler. Rappelez-vous quand je suis passée dans votre cabine, le lendemain de la mort du général. Votre réaction m’a laissé supposer que vous ne teniez pas à aborder ce sujet…
— Bonté divine, les êtres humains ont décidément de sacrés problèmes de communication. J’avais mal au crâne, tout simplement. Je n’aurais jamais cru que vous en arriveriez à de telles conclusions.
— À propos de communication, dit-elle en se levant, il faut encore que je passe voir le Dr Brown et l’amiral Heilmann avant d’aller me coucher.
Elle regarda Wakefield.
— Merci pour votre aide, Richard. J’aimerais pouvoir vous dire que je me sens soulagée.
Elle s’approcha de Janos.
— Je suis sincèrement désolée. Je regrette de ne pas avoir effectué cette enquête avec vous. Cela m’aurait certainement fait gagner du temps…
— Je vous en prie, n’y pensez plus, dit-il. Venez, nous allons pouvoir faire un bout de chemin ensemble.
Nicole entendit la conversation qui se déroulait dans la hutte avant de l’atteindre. David Brown, Otto Heilmann et Francesca Sabatini discutaient de la réponse qu’ils donneraient aux dernières directives de l’A.S.I.
— Leur réaction est disproportionnée, disait Francesca. Et ils s’en rendront compte dès qu’ils auront eu le temps d’y réfléchir. Ce n’est pas la première fois qu’on déplore la mort d’un homme dans le cadre d’une telle mission.
— Mais ils nous ont ordonné de regagner Newton au plus tôt, protesta l’amiral.
— Nous les contacterons pour leur expliquer pourquoi nous devons explorer New York au préalable. Takagishi prévoit que la mer commencera à fondre dans un ou deux jours et nous avons entendu quelque chose, l’autre nuit, même si David refuse d’en faire cas.
— Je ne sais pas, Francesca… commença Brown avant de remarquer qu’on frappait. Qui est là ?
Il avait posé cette question avec une irritation évidente.
— La cosmonaute Desjardins. Je souhaite vous entretenir d’un cas…
— Écoutez, Desjardins, nous sommes occupés. Ça ne peut pas attendre demain ?
Entendu, se dit Nicole. Je ne suis pas pressée. Elle n’était pas impatiente de lui fournir des explications sur les problèmes cardiaques de Takagishi.
— Bien reçu, fit-elle à haute voix.
D’avoir employé cette expression la fit rire.
Quelques secondes plus tard elle entendit la discussion reprendre derrière elle. Elle regagna sa hutte, sans se hâter. Quoi qu’il en soit, la journée de demain ne pourra pas être pire que celle-ci, conclut-elle en se glissant dans son lit.
31. LE PRODIGE D’ORVIETO
— Bonne nuit, Otto, dit David Brown à l’amiral qui sortait de sa hutte. À demain matin.
Il bâilla, s’étira, puis regarda sa montre. Si leurs prévisions étaient exactes, les soleils se rallumeraient dans guère plus de huit heures.
Il retira sa combinaison et but un verre d’eau. Il venait de s’allonger quand Francesca entra.
— Nous avons de nouveaux problèmes, David, dit-elle avant de lui donner rapidement un baiser. Je viens de discuter avec Janos. Nicole sait que nous avons drogué Valeriy.
— Quoi ! s’exclama Brown en s’asseyant sur son lit. Comment l’a-t-elle découvert ? Il était impossible…
— Les sondes de Borzov ont détecté des modifications de son métabolisme et elle a correctement interprété ces indications. Elle vient d’en informer Tabori.
— J’espère que tu ne t’es pas trahie ? Il est impératif que…
— Pour qui me prends-tu ? Janos ne se doute de rien.
— Maudite fouineuse et maudites sondes, grommela Brown en se massant le visage. Quelle journée ! D’abord cet imbécile de Wilson qui joue au héros et maintenant ceci… Je t’avais dit qu’il fallait détruire tous les enregistrements de l’intervention chirurgicale. Il aurait été facile de les effacer et rien…
— Elle disposerait malgré tout des données biométriques, qui suffisent pour nous faire incriminer. Seul un génie pourrait reconstituer les faits à partir des mémoires de RoChir.
Elle s’assit et attira la tête de l’homme contre sa poitrine.
— Nous avons agi avec bon sens. Toute intervention de notre part aurait certainement éveillé les soupçons de l’A.S.I. Non, notre seule erreur a été de sous-estimer Nicole Desjardins.
Le Dr Brown se dégagea et se leva. Il se mit à faire les cent pas.
— Bordel, c’est ta faute, Francesca. Je n’aurais jamais dû t’écouter. Je savais…
— Tu savais que tu ne participerais pas à la première sortie dans Rama, l’interrompit-elle sèchement. Tu savais que les millions de marks promis te passeraient sous le nez si tu restais à bord de Newton.
Il interrompit ses allées et venues pour se tourner vers Francesca, qui ajouta sur un ton moins agressif :
— Tu savais aussi que j’avais intérêt à ce que tu nous accompagnes et que je ferais tout pour t’aider.
Elle prit ses mains et l’attira vers le lit.
— Assieds-toi, David. Nous en avons déjà discuté je ne sais combien de fois. Nous ne sommes pas responsables de la mort du général. Le produit que nous lui avons administré reproduisait simplement les symptômes d’une appendicite. Cette décision, nous l’avons prise ensemble. Si Rama ne s’était pas déplacé au même instant et si le robot-chirurgien avait fonctionné correctement, tout se serait déroulé comme nous l’avions prévu. Borzov se remettrait de cette opération à bord de Newton et nous mènerions l’exploration de Rama à notre guise.
Il dégagea ses mains.
— Je me sens… malpropre. Je n’avais jamais rien fait de répréhensible, auparavant. Que ça nous plaise ou non, nous portons notre part de responsabilités dans le décès de Borzov, et peut-être aussi dans celui de Wilson. On pourrait nous inculper.
Il secoua la tête, désemparé.
— Je suis un chercheur, ajouta-t-il. Que m’est-il arrivé ? Comment ai-je pu me laisser entraîner dans une histoire pareille ?
— Épargne-moi ces salades sur ton intégrité, tu veux ? rétorqua-t-elle sèchement. Et cesse un peu de te mener en bateau. Tu oublies que tu as volé la plus importante découverte astronomique de la décennie à une de tes étudiantes, que tu as ensuite épousée pour la réduire au silence. Si tu as été un jour honnête, ça remonte à un lointain passé.
— Tu es injuste. J’ai toujours respecté les principes, sauf…
— Quand le jeu en valait la chandelle. Arrête tes conneries !
Elle se leva et fit à son tour les cent pas.
— Les hommes sont tous des hypocrites. Vous vous cherchez des justifications abracadabrantes pour préserver l’image que vous avez de vous-mêmes. Vous refusez de vous voir tels que vous êtes et d’admettre vos véritables buts. La plupart des femmes sont plus sincères. Nous reconnaissons nos ambitions, nos désirs, même nos besoins les plus vils. Nous admettons nos faiblesses. Nous nous voyons telles que nous sommes, pas telles que nous voudrions être.