Elle remarqua dans un angle de la fosse un tas de petits bouts de métal dont les dimensions variaient de cinq à vingt centimètres. Elle s’en approcha pour les examiner à la lumière de sa torche. Il devait y avoir une centaine de pièces d’une douzaine de modèles différents : longues et étroites, incurvées, articulées. L’ensemble faisait penser aux déchets industriels d’une aciérie.
Les parois du puits étaient verticales et sans aspérités. Le matériau de construction était frais au toucher, comme un composite de métal et de roche. Il n’avait aucune irrégularité, pas la moindre saillie qui lui eût servi de prise, rien dont elle aurait pu s’aider pour se hisser jusqu’au niveau du sol. Nicole tenta d’en faire sauter quelques éclats à l’aide des ustensiles de sa trousse médicale mais n’arriva même pas à rayer sa surface.
Découragée, elle retourna vers la pile de débris dans l’espoir d’y trouver de quoi improviser une échelle ou un échafaudage. Elle dut rapidement renoncer. Les bouts de métal étaient trop petits et fins. Un rapide calcul mental lui confirma qu’ils ne supporteraient pas son poids.
Elle se sentit encore plus déprimée lorsqu’elle décida de prendre un repas. Elle avait réduit ses provisions au strict minimum afin d’emporter tout ce qui lui serait peut-être nécessaire pour soigner Takagishi et même en se rationnant de façon draconienne sa réserve d’eau ne durerait qu’un jour, celle de nourriture que trente-six heures.
Elle dirigea le faisceau de sa torche vers le haut. Le rayon se refléta sur le toit du hangar et les événements qui s’étaient déroulés avant sa chute lui revinrent à l’esprit. Le signal radio s’était brusquement amplifié à sa sortie du bâtiment. C’est le bouquet, se dit-elle. L’intérieur de cette grange est une zone de black-out complet. Il n’est pas étonnant que mes appels soient restés sans réponse.
Elle finit par s’endormir. Huit heures plus tard, elle s’éveilla en sursaut d’un rêve angoissant. Elle était de retour en France, assise en compagnie de son père et de sa fille dans un joli restaurant de province, par une magnifique journée de printemps. Nicole admirait les fleurs du jardin quand le serveur arriva et posa les escargots noyés dans du beurre et du persil devant Geneviève. Pierre avait commandé du coq au vin. L’Homme leur fit un sourire et repartit. Nicole finit par comprendre que rien n’était prévu pour elle…
Elle n’avait encore jamais été tenaillée par la faim. Même pendant le Poro, quand les lionceaux étaient partis avec ses provisions, elle n’en avait pas véritablement souffert. Avant de s’endormir, la fillette avait décidé de rationner ce qui subsistait mais l’épreuve n’était à aucun moment devenue vraiment pénible. Elle revint au présent et déchira les sachets de nourriture. Ses mains tremblaient. Elle dut faire un effort de volonté pour ne pas tout manger. Elle mit ses maigres restes dans leurs emballages et les fourra dans une poche avant d’enfouir son visage entre ses paumes. Et elle pleura, pour la première fois depuis sa chute.
Elle renonça à nier que mourir d’inanition était une fin horrible et tenta d’imaginer ce que ressentait celui que la faim affaiblissait puis finissait par achever. Était-ce graduel, passait-on par des stades successifs de plus en plus atroces ? Il ne me reste qu’à espérer que ce sera rapide, dit-elle à haute voix. Elle avait momentanément renoncé à l’espoir. Elle voyait briller dans le noir le cadran de sa montre digitale où s’égrenaient les dernières minutes de son existence.
Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi. Assise dans un angle de ce puits glacial, la tête basse, Nicole s’affaiblissait et s’abandonnait au découragement. Elle allait se résigner à sa fin prochaine quand une voix pleine d’optimisme s’éleva en elle pour lui rappeler que chaque seconde de vie était précieuse et merveilleuse, que le simple fait d’avoir conscience d’exister était un miracle extraordinaire de la nature. Elle inspira à fond et rouvrit les yeux. Si je dois mourir ici, se dit-elle, autant que ce ne soit pas en me morfondant. Elle décida de consacrer le peu de temps qu’elle avait encore devant elle à se remémorer les instants les plus importants des trente-six années de sa vie.
Nicole conservait un mince espoir d’être sauvée, mais elle avait toujours été pragmatique et elle savait qu’en toute logique son avenir devait se mesurer en heures. Au cours du voyage qu’elle effectua sans hâte dans le royaume de ses souvenirs, il lui arriva plusieurs fois de pleurer sans aucune honte : des larmes de joie dues au bonheur de revivre de tels instants, mais aussi douces-amères car c’était sa dernière visite dans ces chambres fortes de sa mémoire.
Cette excursion dans son passé ne suivait pas un parcours logique. Elle s’abstenait de trier, juger ou comparer ses expériences. Elle se contentait de les revivre, dans l’ordre où se présentaient ces épisodes de sa vie sublimés par l’éveil de sa conscience.
Sa mère y occupait une place particulière. Parce que Nicole l’avait perdue à l’âge de dix ans, elle conservait à ses yeux tous les attributs d’une reine ou d’une déesse. Anawi Tiasso avait été une femme très belle, une Africaine noir de jais d’une stature peu commune. Une aura lumineuse nimbait toutes les images que Nicole gardait d’elle.
Elle se la rappela, assise dans la salle de séjour de leur maison de Chilly-Mazarin et lui faisant signe de venir s’installer sur ses genoux. Chaque soir, avant l’heure du coucher, Anawi lui lisait une histoire, presque toujours un conte de fées avec des princes, des châteaux et des héros heureux et beaux qui venaient à bout de tous les obstacles placés sur leur chemin. Sa voix était douce et apaisante. Sitôt que les paupières de sa petite fille commençaient à s’alourdir, elle interrompait son récit pour lui chanter des berceuses.
À l’époque de son enfance, les dimanches avaient un statut particulier. Au printemps, elles allaient dans le parc pour jouer sur les grandes pelouses. Sa mère lui apprenait à courir. Nicole n’avait jamais vu personne posséder autant de grâce qu’Anawi, qui avait été autrefois une championne internationale.
Elle se rappelait tous les détails de son voyage avec Anawi en Côte-d’Ivoire, pour le Poro. C’était entre les bras de sa mère qu’elle s’était blottie au cours des nuits passées à Nidougou, avant la cérémonie. Pendant cette longue période d’angoisse où il lui avait fallu repousser l’assaut de toutes ses frayeurs, sa mère avait répondu avec patience à toutes ses questions en lui rappelant que la plupart des filles de leur tribu avaient passé cette épreuve sans trop de difficultés.
Son meilleur souvenir de ce voyage était celui de leur chambre d’hôtel d’Abidjan, la veille de leur retour à Paris. Elles n’avaient pratiquement pas parlé du Poro depuis la fin de la cérémonie et Nicole attendait toujours d’être complimentée pour ses exploits. Omeh et les doyens du village lui avaient déclaré qu’elle s’était comportée admirablement, mais pour une fillette de sept ans seules importaient les louanges de sa mère. Juste avant le dîner, elle avait réuni tout son courage pour lui demander, d’une voix hésitante :
— Alors, maman, est-ce que je m’en suis bien tirée ? Je veux parler du Poro.
Des larmes faisaient briller les yeux d’Anawi.
— Si tu t’en es bien tirée ? Si tu t’en es bien tirée ? Elle l’avait prise dans ses longs bras fuselés pour la soulever du sol et la lever au-dessus de sa tête.
— Oh, ma chérie ! Je suis si fière de toi que j’en pleure. Et elles étaient restées ainsi à s’étreindre, rire et pleurer de bonheur pendant près d’un quart d’heure.