Il regarda l’étrange bâtiment puis le gratte-ciel situé juste en face et le reste de l’esplanade.
— Est-ce possible ? Non, certainement pas. Il remarqua que Nicole le dévisageait.
— Je viens d’avoir une idée, expliqua-t-il avec enthousiasme. Elle vous paraîtra sans doute complètement farfelue… mais vous rappelez-vous les dauphins du Pr Bardolini et ses matrices progressives ? Les Raméens n’ont-ils pas pu reproduire ici même, dans New York, des ensembles qui diffèrent de façon subtile d’un lieu à l’autre, d’un secteur au suivant ? Ce n’est pas plus difficile à admettre que vos visions, en tout cas.
Il s’était déjà agenouillé pour consulter les plans de la ville.
— Pourriez-vous me prêter votre ordinateur ? demanda-t-il quelques secondes plus tard. Il devrait me permettre d’en terminer plus vite.
Richard Wakefield resta assis pendant des heures devant les deux appareils. Lorsqu’il accepta de faire une pause et de déjeuner avec Nicole, il lui expliqua que l’emplacement du troisième accès au sous-sol ne pourrait sans doute être déterminé que grâce à une parfaite compréhension des rapports géométriques existant entre les trois places, les divers polyèdres et les gratte-ciel dressés en face de leurs facettes principales dans chacun des secteurs. Deux heures avant la nuit, il courut dans une section adjacente pour compléter les cartes stockées dans les mémoires de leurs ordinateurs.
La fin du jour raméen n’interrompit pas ses activités frénétiques. Nicole s’endormit dès l’extinction des soleils et à son réveil, cinq heures plus tard, elle put constater qu’il travaillait toujours. Il ne l’entendit pas quand elle se racla la gorge. Elle se leva sans bruit et vint placer ses mains sur ses épaules.
— Vous devez vous reposer, Richard, lui murmura-t-elle.
— J’y suis presque, répondit-il en se tournant vers elle, les yeux cernés. Encore une petite heure, au plus.
Elle alla s’allonger. Lorsqu’il vint la réveiller, il débordait d’enthousiasme.
— Devinez ce que j’ai trouvé ? Toujours selon les mêmes principes, il existe trois solutions compatibles avec l’ensemble des matrices.
Il fit les cent pas pendant près d’une minute puis demanda sur un ton suppliant :
— Pouvons-nous aller vérifier tout de suite ? Je doute de trouver le sommeil avant d’avoir obtenu une confirmation.
Aucun des emplacements possibles du troisième refuge souterrain n’était proche de la place. Le premier se trouvait à un kilomètre, à la limite sud de la cité. Ils n’y découvrirent rien. Ils repartirent et marchèrent pendant un quart d’heure dans les ténèbres jusqu’au deuxième point, à l’extrémité sud-est de la ville. Ils virent la trappe à l’emplacement exact annoncé par Richard.
— Alléluia ! s’exclama-t-il en déroulant son sac de couchage. Vivent les mathématiques.
Et vive Omeh, pensa Nicole. Elle n’avait plus sommeil mais n’était pas impatiente d’explorer de nouveaux souterrains. Qu’est-ce qui vient en premier, s’interrogea-t-elle, l’intuition ou les calculs ? Établissons-nous des modèles pour nous aider à trouver la vérité ou connaissons-nous intuitivement cette dernière avant de chercher un moyen de la justifier ?
À l’aube, ils étaient déjà debout.
— Les journées sont de moins en moins longues, fit remarquer Richard. Mais la somme du jour et de la nuit reste de quarante-six heures, quatre minutes et quatorze secondes.
— Dans combien de temps Rama atteindra-t-il la Terre ? demanda-t-elle en glissant le sac de couchage dans sa pochette protectrice.
Il utilisa son ordinateur de poche.
— Vingt jours et trois heures. Êtes-vous prête à vous lancer dans une nouvelle aventure ?
Elle hocha la tête.
— Je présume que vous savez où se situe la commande d’ouverture ?
— Non, mais elle ne devrait pas être bien difficile à localiser. Une fois familiarisés avec leurs principes, accéder à l’antre des aviens sera un jeu d’enfant.
Dix minutes plus tard il exerçait une pression sur un rectangle de métal et la troisième trappe s’ouvrit sur un large escalier entrecoupé de paliers. Richard prit la main de Nicole et ils descendirent les marches. Ils devaient utiliser leurs lampes, car il n’y avait ici aucun système d’éclairage.
La salle de la citerne se situait au même emplacement que dans les autres repaires souterrains. Nul son ne leur parvenait des tunnels horizontaux qui intersectaient le puits central aux deux niveaux principaux.
— Cet antre semble inoccupé, déclara Richard.
— Pour l’instant, tout au moins, lui répondit Nicole.
48. BIENVENUE, TERRIENS
Richard était déconcerté. Ils avaient découvert dans la première salle d’un des tunnels horizontaux du niveau supérieur d’étranges objets dont il avait trouvé l’utilité en moins d’une heure. Il pouvait à présent régler les systèmes d’éclairage et de chauffage de chaque secteur de cet abri souterrain. Mais si les deux autres étaient construits selon des principes aussi simples, pourquoi les aviens utilisaient-ils des torches et des lanternes ? Ils prenaient leur petit déjeuner lorsqu’il pria Nicole de lui fournir des détails sur le refuge de ses amis ailés.
— Vous passez à côté de questions bien plus importantes, déclara-telle en mâchonnant une bouchée de pastèque-manne. Ces créatures n’ont par elles-mêmes qu’un intérêt relatif. Ce que nous devrions nous demander, c’est où se dissimulent les Raméens et pourquoi ils ont aménagé de tels souterrains sous cette ville.
— Peut-être sont-ils tous des Raméens, répondit Richard. Biotes, aviens et octopodes peuvent tous venir de la même planète. Ils formaient autrefois une seule famille unie et heureuse, mais au fil des ans et des générations ces espèces ont suivi une évolution divergente. Elles se sont bâti des nids séparés et…
— Votre hypothèse soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout, l’interrompit Nicole. En premier lieu, les biotes sont indubitablement des machines. Il est difficile de se prononcer en ce qui concerne les aviens mais les octopodes possèdent toutes les caractéristiques propres aux créatures d’origine biologique. Il est vrai qu’au stade de développement technologique nécessaire pour concevoir et réaliser un pareil vaisseau les progrès réalisés en matière d’intelligence artificielle dépassent l’entendement des humains, mais mon intuition m’affirme qu’ils sont organiques.
— Je doute que nous puissions faire la différence entre une créature vivante et une machine créée par une espèce qui nous est vraiment supérieure.
— Je vous l’accorde, mais il en découle que nous ne pourrons être fixés sur ce point. En outre, il existe un autre sujet dont je souhaite discuter avec vous.
— Et c’est ?
— Y avait-il des aviens, des octopodes et de tels refuges souterrains dans le premier Rama ? Si oui, comment se fait-il que Norton et son équipe n’aient rien vu ? Si non, pourquoi trouve-t-on tout cela dans ce vaisseau et pas dans le précédent ?
Richard s’accorda un temps de réflexion avant de répondre :
— Je vois où vous voulez en venir. Nous sommes partis de l’hypothèse que Rama I et II ont été fabriqués il y a des millions d’années par des êtres inconnus originaires d’un autre secteur de la galaxie qui ne s’intéressaient aucunement aux peuples qu’ils rencontraient pendant leur voyage. Si c’est exact, pourquoi deux engins datant selon toute vraisemblance de la même époque comporteraient-ils de telles différences ?