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L’autre roman de Pierre Desjardins était son chef-d’œuvre : Moi, Richard Cœur de Lion, à la fois journal intime et monologue intérieur, qui se déroulait pendant deux semaines d’hiver à la fin du XIIe siècle. Richard et ses soldats, embarqués pour une nouvelle croisade, avaient leurs quartiers près de Messine, sous la protection du roi normand de Sicile. En ce lieu, le célèbre fils guerrier homosexuel d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri Plantagenêt s’abandonnait à l’introspection et se remémorait les événements personnels et historiques qui avaient le plus marqué son existence.

Nicole se rappelait une longue discussion avec sa fille, l’été précédent. Geneviève avait lu cet ouvrage et, fascinée par cette histoire, elle l’avait surprise en lui posant des questions très pertinentes. Nicole s’interrogea sur ce qu’elle devait faire à Beauvois à cet instant. Ils t’ont certainement informée de ma disparition, supposa-t-elle. Quels termes emploient les militaires, déjà ? Portée disparue en mission ?

Elle s’imagina sa fille revenant de l’école à vélo. « Du nouveau ? » demanderait-elle à son grand-père en franchissant le portail de la villa. Et Pierre se contenterait de secouer la tête, tristement.

Il y a deux semaines que personne ne m’a vue. Entretiens-tu encore un espoir, ma chérie ? Saisie par un pressant besoin de parler à sa fille, elle refusa d’admettre que des millions de kilomètres les séparaient et qu’elle n’avait aucun moyen de communiquer avec elle. Coupée de la réalité, elle se leva pour regagner la salle Blanche où elle pensait trouver un téléphone qui lui permettrait de la joindre.

Quelques secondes plus tard, lorsqu’elle recouvra sa santé mentale, elle fut sidérée par la facilité avec laquelle son esprit avait cessé d’être rationnel. Elle secoua la tête et s’assit sur la muraille qui surplombait la mer Cylindrique, où elle resta près de deux heures pour laisser ses pensées vagabonder à leur guise d’un sujet à l’autre. Ce fut seulement quand elle s’apprêta à retourner auprès de Richard Wakefield qu’elle pensa à cet homme. J’ai essayé, mon ami. Je vous ai confié plus de choses qu’à quiconque depuis que j’ai connu Henry. Mais c’est bien ma chance que de me retrouver échouée dans ce monde avec pour seule compagnie quelqu’un d’encore plus méfiant que moi.

Ce fut en éprouvant une tristesse indéfinissable qu’elle redescendit les marches jusqu’au deuxième niveau et prit à droite dans le tunnel horizontal. Son abattement se changea en surprise à son entrée dans la salle. Richard était assis sur une petite chaise noire, et il se leva d’un bond dès qu’il la vit pour venir la prendre dans ses bras. Il s’était rasé, peigné, et avait même curé ses ongles. Sur une table également noire installée au milieu de la pièce elle voyait une pastèque-manne découpée avec soin. Les deux tranches étaient posées dans des assiettes faites du même matériau que le reste.

Il tira un siège qu’il lui désigna, puis il contourna la table, se rassit et se pencha pour prendre ses mains entre les siennes.

— Je vous supplie de me pardonner de m’être conduit en véritable malotru. Mon comportement a fortement laissé à désirer, ces derniers jours.

« Pendant que je vous attendais, il m’est venu à l’esprit des milliers de choses que je souhaitais vous dire, ajouta-t-il avec embarras. Mais j’ai presque tout oublié depuis. Je me souviens seulement que je voulais vous expliquer pourquoi le prince Hal et Falstaff avaient tant d’importance à mes yeux. Ils étaient mes plus proches amis… et il ne m’a pas été facile de me résigner à leur disparition. J’en ressens toujours du chagrin…

Il but une gorgée d’eau puis ajouta :

— Mais je suis surtout désolé de ne pas vous avoir dit combien je vous trouve formidable. Vous êtes intelligente, séduisante, pleine d’esprit et de bon sens… tout ce que j’ai jamais rêvé découvrir chez une femme. Malgré notre situation, je n’osais pas exprimer mes sentiments… Sans doute par crainte de me faire remettre à ma place.

Des larmes apparaissaient dans ses yeux et il tremblait. Consciente de l’effort qu’il devait faire pour tenir de tels propos, Nicole caressa sa joue et lui déclara :

— Je vous trouve très différent des autres hommes, vous aussi.

50. L’ESPOIR EST ÉTERNEL

Richard continuait son apprentissage sur l’ordinateur raméen mais il n’effectuait plus que de brèves séances de travail et y faisait participer Nicole dans la mesure du possible. Le reste du temps, ils allaient se promener et bavardaient comme de vieux amis. Il essayait de la distraire en lui interprétant des passages complets des œuvres de Shakespeare. Cet homme possédait une mémoire prodigieuse. Il essaya même de tenir les deux rôles des scènes d’amour de Roméo et Juliette, mais chaque fois qu’il prenait une voix de fausset son unique spectatrice éclatait de rire.

Un soir, elle lui parla pendant une heure d’Omeh, de la tribu des Sénoufos et de ses visions.

— Vous comprendrez qu’il m’est difficile de croire certains épisodes de votre récit, déclara Richard, mais je dois admettre que je le trouve fascinant.

Plus tard, ce fut avec un vif intérêt qu’il tenta d’analyser les symboles présents dans ce qu’il assimilait à de simples hallucinations. Pour lui, ces éléments mystiques n’étaient que des composants de la forte personnalité de son interlocutrice.

Ils dormirent pelotonnés l’un contre l’autre avant de faire l’amour. Lorsqu’ils passèrent finalement aux actes, ce fut avec douceur et sans hâte, et ils furent tous deux surpris par leur absence d’inhibitions, et l’intensité du plaisir ressenti. Quelques nuits plus tard, Nicole était allongée la tête sur la poitrine de Richard et elle passait de l’état de veille au sommeil, plongée dans ses pensées, lorsqu’il lui dit :

— Il y a quelques jours, avant que nos rapports ne deviennent si intimes, je t’ai confié que j’avais autrefois songé à me suicider. Je n’ai pas osé t’en dire plus. Veux-tu entendre toute l’histoire ?

Elle ouvrit les yeux, bascula sur le flanc et nicha son menton sur l’estomac de l’homme.

— Hon, hon, fit-elle.

Elle s’étira pour déposer un baiser sur ses paupières.

— Tu dois savoir que lorsque nous nous sommes mariés, Sarah Tydings et moi étions très jeunes. Elle n’était pas encore célèbre, à l’époque. Elle n’appartenait que depuis un an à la Royal Shakespeare Company qui jouait à Stratford un répertoire comprenant Romeo et Juliette, Comme il vous plaira et Cymbeline. Sarah était merveilleuse, dans les rôles de Rosalinde et de Juliette.

« Elle avait alors dix-huit ans et venait de terminer ses études. Je suis tombé amoureux d’elle en la voyant incarner Juliette. Je ne ratais aucune représentation et lui faisais envoyer chaque soir des roses dans sa loge. Après l’avoir invitée à dîner deux fois, je l’ai demandée en mariage. Elle a accepté, plus sous le coup de la surprise que par amour.

« À la fin de l’été je suis entré à Cambridge. Nous vivions dans un modeste appartement et elle devait chaque soir effectuer le trajet jusqu’au théâtre londonien où elle travaillait. Je l’accompagnais dans la mesure du possible, mais mes études m’accaparaient.

Il interrompit son récit et baissa les yeux sur Nicole. Elle n’avait pas bougé et lui souriait, toujours couchée sur lui.