— Mais qu’est-ce que c’est ? demanda Nicole en voyant une nouvelle image se matérialiser sur l’écran noir.
— Je ne sais pas trop, lui répondit Richard. Ma seule certitude, c’est qu’il s’agit d’une liste. Tu te souviens de cette combinaison qui fait apparaître des lignes de symboles qui ressemblent à du sanskrit ? Eh bien, je faisais défiler ce charabia quand j’ai remarqué un ensemble cohérent. J’ai tout arrêté, inversé la position des trois dernières touches et pressé le double point. C’est ainsi qu’une de ces images est brusquement apparue. Et il suffisait d’appuyer sur une des touches alphanumériques pour qu’elle change.
— Mais comment as-tu la certitude qu’il s’agit de caméras ?
Il utilisa le clavier et la vue fut remplacée.
— J’ai remarqué des lieux que nous connaissons. Ceci, par exemple. N’est-ce pas l’escalier Bêta, tel qu’on le verrait du milieu de la Plaine centrale ?
Nicole se pencha vers l’écran.
— Ça se pourrait, mais je ne suis pas aussi catégorique que toi.
Il pressa des touches. Les trois images suivantes étaient impossibles à interpréter mais dans la quatrième une forme pointue grimpait vers le haut de l’écran.
— Et cela ? N’est-ce pas une des petites cornes, vue du sommet de la grande ?
Malgré sa bonne volonté Nicole ne put établir un parallèle avec ce que l’on devait voir du haut de la pointe démesurée qui se dressait au centre de la cuvette sud. Richard continua de faire défiler les vues. Seule une sur cinq avait une netteté acceptable.
— Il doit exister quelque part des algorithmes de correction des images, se dit-il. Si je les découvrais, je pourrais toutes les améliorer.
Nicole comprit qu’il allait débuter une autre longue séance de travail. Elle alla vers lui et le prit par le cou.
— Te laisserais-tu tenter, si je te proposais de nous distraire un peu au préalable ?
Elle se haussa sur la pointe des pieds pour l’embrasser sur la bouche.
— Je ne dis pas non, répondit-il en posant le clavier sur le sol. Voilà qui devrait m’éclaircir les idées.
Nicole faisait un beau rêve. Elle était revenue dans leur villa de Beauvois. Assis près d’elle sur le canapé du séjour, Richard la tenait par la main. Son père et sa fille étaient installés en face d’eux, dans les fauteuils.
Son rêve fut brisé par la voix de Richard. Quand elle ouvrit les yeux il se dressait près d’elle, et sa voix vibrait de surexcitation.
— Attends de voir ça, ma chérie ! s’exclama-t-il en tendant la main pour l’aider à se lever. C’est fantastique ! Nous ne sommes pas seuls !
Elle oublia son rêve pour regarder l’écran mural qu’il lui désignait.
— C’est incroyable, pas vrai ? dit-il en sautillant. Mais ça ne fait aucun doute. Le vaisseau militaire est toujours là.
Elle comprit qu’elle avait sous les yeux une image de l’extérieur de Rama. Elle cilla et écouta les explications de Richard.
— Sitôt après avoir découvert le code d’accès aux paramètres de correction des contours, j’ai pu améliorer la netteté de la plupart des vues. Elles nous parviennent en direct de centaines de caméras dispersées à l’intérieur et sur la coque de Rama. Et je crois avoir également trouvé un moyen d’accéder à d’autres types de données.
Il exultait. Il la prit dans ses bras et la souleva du sol. Il la serra, l’embrassa et fit des bonds de dément.
Quand il se fut un peu calmé, Nicole consacra près d’une minute à regarder l’écran. Elle y voyait le vaisseau militaire, les inscriptions de sa coque ne laissaient aucune place au doute.
— L’appareil scientifique est donc rentré au bercail, commenta-t-elle.
— Oui, et je m’y attendais. Je craignais en fait qu’ils ne soient repartis tous les deux et que nos efforts ne servent en fait qu’à élargir les murs de notre prison.
Elle avait eu les mêmes craintes et lui sourit.
— Tout est très simple, non ? Après avoir traversé la mer Cylindrique, nous allons jusqu’au télésiège et nous montons jusqu’au sommet où nous attendent nos compagnons.
Elle entreprit de ranger ses affaires. Richard continua de presser des touches.
— Que fais-tu, chéri ? lui demanda-t-elle. Je croyais que nous avions décidé d’aller à la plage ?
— Je n’ai pas visionné la totalité des images après avoir amélioré leur définition. Je souhaite m’assurer que nous ne ratons rien d’important. Je n’en aurai pas pour plus d’une heure.
Nicole interrompit ses activités et s’assit en face de l’écran, à côté de Richard. Ce qu’ils voyaient était plein d’intérêt : des vues de l’extérieur mais surtout des différentes régions de l’intérieur de Rama, dont les antres souterrains. Il y avait une vision magnifique des sphères nichées dans l’éponge, prise depuis la voûte de la vaste salle d’où pendaient les filets. Ils la regardèrent un long moment, dans l’espoir de voir passer un octopode noir et or, mais rien ne bougea.
Ils atteignaient les dernières vues lorsqu’ils furent sidérés par une image du tiers inférieur de l’escalier Alpha. Quatre silhouettes en combinaison spatiale descendaient les marches. Ils les fixèrent pendant cinq bonnes secondes puis laissèrent libre cours à leur joie.
— Ils viennent nous chercher ! s’écria Richard en levant les bras au ciel. Nous sommes sauvés !
51. UNE AUTRE SOLUTION
Richard bouillait d’impatience. Ils se dressaient sur les remparts de New York et scrutaient le ciel depuis plus d’une heure dans l’espoir d’apercevoir un hélicoptère.
— Où diable sont-ils passés ? grommela-t-il. Il ne faut qu’un quart d’heure pour aller du bas de l’escalier Alpha au camp Bêta en V.L.R.
— Ils nous cherchent peut-être dans un autre secteur, suggéra Nicole.
— C’est ridicule. Ils doivent nécessairement passer à Bêta en premier lieu… et même s’ils ne réussissent pas à réparer le relais de télécommunications ils trouveront le message que j’ai laissé là-bas. J’ai précisé que je comptais utiliser le canot pour venir ici.
— Ils savent qu’un hélicoptère ne peut se poser dans la ville et ils vont sans doute prendre un des voiliers.
— Sans s’assurer au préalable que nous sommes dans New York par une reconnaissance aérienne ? C’est improbable.
Richard se tourna vers la mer et y chercha une voile.
— Un bateau. Un bateau. Mon royaume pour un bateau.
Elle rit, mais il se contenta de sourire.
— Deux hommes peuvent assembler un des voiliers remisés dans la hutte du camp Bêta en moins d’une demi-heure. Merde, qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
Par frustration, il utilisa son com.
— Écoutez-moi bien, les gars ! Si vous êtes à proximité de la mer Cylindrique, adressez-nous une confirmation. Et ensuite grouillez-vous de venir nous chercher. Nous sommes sur les remparts et nous commençons à en avoir assez de vous attendre. Pas de réponse. Nicole s’assit sur le mur.
— Que fais-tu ? lui demanda-t-il.
— Tu te tracasses pour deux. Et rester debout pour agiter les bras me fatigue.
Elle regarda les flots et ajouta :
— Tout serait bien plus simple si nous avions des ailes. Richard inclina la tête et la fixa.
— Mais c’est une excellente idée, pourquoi n’y as-tu pas pensé plus tôt ?
Il s’assit et utilisa son ordinateur pour effectuer quelques calculs.
— Le lâche meurt maintes fois de peur avant de passer de vie à trépas, marmonna-t-il. L’homme brave ne connaît qu’une seule mort.
Elle le regarda taper sur le clavier.