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En se penchant sur le miroir au cadre de verre filé (orgueil de l’humble appartement), il s’aperçut que la mamma lui souriait depuis son fauteuil. Giuseppe s’arrêta de chanter et se retourna, tenant entre le pouce et l’index le gros poil intempestif. L’ablation lui avait rempli les yeux de larmes.

— Dès que je serai prêt je te porterai sur le balcon, promit-il.

À cet instant on toqua à la porte.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Giuseppe.

La porte s’ouvrit et un groom d’hôtel entra.

Il portait un uniforme orange et bleu à boutons d’or.

— Salut, Benito ! fit Giuseppe. M’est avis que tu manques un peu d’exercice, mon garçon, si mes trois petits étages te font cet effet !

L’arrivant prit une large inspiration.

— J’ai couru, dit-il.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— J’ai une bonne affaire pour vous, Présidente !

Giuseppe caressa sa moustache avec satisfaction. Il tenait à son titre de présidente et se sentait plein de clémence envers ceux qui le lui donnaient. En fait, il n’était président que de la fanfare de sa paroisse.

— De quoi s’agit-il, Benito ?

Il prit deux verres dans le placard et les emplit de marsala. Il en désigna un au gamin :

— Tu peux boire ça, c’est doux.

— Merci, Présidente.

Le groom but et demanda :

— Vous êtes libre en ce moment ?

— Pourquoi ? fit prudemment Ferrari.

— Il y a à notre hôtel des touristes qui ont besoin d’un taxi à la journée, pour plusieurs journées, expliqua le gamin.

Giuseppe réprima son contentement. Les affaires n’allaient pas tellement fort et celle que lui proposait Benito tombait à point nommé.

— Quel genre de touristes ? s’informa le chauffeur de taxi.

— Des Français.

Giuseppe hocha la tête.

— Les Français ne sont pas de très bons clients.

— Ceux-ci sont riches, affirma le garçon.

Il cligna de l’œil.

— Et généreux, Présidente !

Du coup, Giuseppe s’épanouit. Il saisit son verre de marsala et, s’approchant du fauteuil de sa vieille mère impotente, lui en fit avaler une gorgée qu’elle déglutit avec un bruit d’évier qui se vide.

— Pourquoi veulent-ils un taxi à la journée, tes Français, Benito ?

— Hier, ils ont eu un grave accident sur la route de Galatina. Leur bagnole est morte.

— Et pas eux ? plaisanta Giuseppe en enfilant son maillot de corps.

— Le monsieur s’est cassé le bras, sinon ils auraient loué une autre auto, et la dame ne sait pas conduire… Alors, c’est d’accord, vous vous occupez d’eux ?

— Je m’en occupe, dit Giuseppe, magnanime.

Le groom allait repartir, mais il le stoppa.

— Aide-moi à porter la mamma sur le balcon.

Ils empoignèrent chacun un des accoudoirs du fauteuil et coltinèrent l’infirme sur le balcon. Ce dernier ressemblait à la vitrine d’un fleuriste. On y avait tellement accumulé de plantes vertes et de fleurs en pots qu’il restait seulement une toute petite place pour le fauteuil. Des liserons garnissaient la grille du balcon et ils avaient poussé le long de la façade au point de rejoindre les tiges métalliques du store de toile décolorée et d’en bloquer le mécanisme.

— Elle est bien, ici, remarqua Benito, chaviré par les rudes senteurs des végétaux rassemblés.

— C’est son coin de nature à la pauvre chérie, dit Giuseppe.

Il eut envie de verser deux ou trois larmes, mais s’abstint en pensant à sa moustache.

— Bon, eh bien ! je te remercie, Benito. Tu peux leur dire que j’arrive.

Il mit la main sur l’épaule de son jeune « démarcheur ».

— Tu auras ta prime, affirma-t-il.

Lorsque le gamin fut parti, il s’attarda un instant dans l’ombre végétale du balcon, près de sa mère, caressant d’un geste tendre la nuque de la vieille femme.

— Je vais te brancher la radio, murmura Giuseppe.

De l’autre côté de la rue, Mme Ceruti, la femme de l’ordonnateur des Pompes funèbres, qui étendait son linge, lui fit remarquer qu’il faisait aussi chaud que la veille, ce qui donna soif à Giuseppe.

~

Lorsqu’il sortit de son immeuble, il trouva son taxi blotti dans un renfoncement de la rue. C’était une vieille Fiat âgée de quinze ans, à la caisse carrée et aux ailes cabossées. Ferrari faisait exécuter les raccords de tôlerie chaque année, après la période des vacances, par un membre de la fanfare ; après quoi, il repeignait lui-même la voiture, aidé de ses deux jeunes fils, Gastone et Bruno. Il changeait de teinte chaque fois, selon son humeur. Cette année son taxi était rouge avec le pavillon jaune et une bande noire à la hauteur des poignées car il avait voulu utiliser les reliquats de peinture des années précédentes. C’était le taxi le plus voyant de Gallipoli. Giuseppe commençait à s’en lasser et attendait impatiemment la lin de la saison pour lui redonner une robe plus raisonnable. Il s’était laissé influencer par ses garçons et il le regrettait. Sirella, sa fille, avait cependant tenté de juguler leur extravagance et l’avait adoucie dans la mesure de ses moyens en confectionnant des housses de velours gris pour les banquettes, mais l’ensemble meurtrissait l’œil.

Afin de cacher la misère de la garniture intérieure, les enfants avaient accroché dans l’auto une guirlande de petites bouteilles de chianti, du genre de celles dont on fait des salières. Cette fantaisie n’atténuait pas la misère de l’habitacle, mais donnait au véhicule l’aspect saugrenu d’une baraque foraine.

Giuseppe s’installa au volant après s’être contemplé un instant dans la vitre de la portière. Il portait une chemise bleue, un pantalon strict et estima que sa mise sobre devait faire oublier à ses clients les outrances du taxi. Il prit un vieux vaporisateur dans sa boîte à gants et pulvérisa un nuage de parfum sur les banquettes arrière.

Quand il stoppa devant la terrasse de l’Étoile d'Or, Benito le guida jusqu’à la table de ses clients.

Ferrari découvrit un étrange couple sous un parasol. La femme portant un pansement au front et avait les bras et le visage constellés de « bleus ». Quant à l’homme, il tenait son bras gauche plâtré de frais sur un bâti de métal chargé de le maintenir dans une position relativement confortable. Giuseppe nota l’air de profonde lassitude du jeune homme et s’étonna confusément qu’il ne fût pas rasé. Au lieu de le vieillir, ses joues bleues de barbe lui donnaient l’allure d’un étudiant anarchiste, rongé par l’insomnie.

— Votre chauffeur ! annonça pompeusement Benito.

Lina regarda l’arrivant d’un œil indifférent.

— Tu tiens vraiment à ce pèlerinage ? demanda-t-elle.

Pour toute réponse, Philippe se leva et marcha vers la sortie. Giuseppe le trouva très grand. Lui-même était de petite taille et il admirait d’emblée ses contemporains qui le dépassaient de la tête.

On avait découpé la chemise du jeune homme afin de pouvoir la lui passer malgré son bras plâtré, l’Italien déplora qu’on eût sacrifié cette chemise de soie. Il devinait que d’autres vêtements de prix seraient mutilés dans les jours à venir et en fut confusément peiné.

En débouchant sur le trottoir, Philippe tomba en arrêt devant la voiture de Giuseppe et mit un temps à comprendre que c’était là le taxi demandé. En voyant Ferrari ouvrir la portière arrière, il eut confirmation de la chose et éclata de rire.

— Tu as vu ? fit-il en se tournant vers Lina qui le suivait, on va rouler Barnum à partir de maintenant.

Lina fronça les sourcils à la vue du surprenant véhicule.

— C’est une plaisanterie ! s exclama-t-elle.

Giuseppe Ferrari ne comprenait pas le français, mais l’expression de la cliente était éloquente. Il sentit une grande tristesse l’envahir et poussa un soupir.

— Moi je le trouve marrant, ce tacot, dit Philippe.

— Tu nous vois là-dedans !

— Très bien ! assura le jeune homme.

Il surprit le regard triste et anxieux du chauffeur et lui sourit.

— C’est à vous, ce machin-là ? demanda-t-il en italien.

— Si, Signor, s’empressa Giuseppe. Il n’est pas jeune, mais il roule bien. J’ai changé les soupapes l’année dernière et les amortisseurs en début de saison.

Philippe considéra la moustache de son interlocuteur. Elle luisait comme de l’astrakan. Une tête de brave homme. Le regard était fervent et tendre, un peu humide à force de gentillesse. Ce gros nez strié de minuscules veines — menus affluents du chianti — inspirait confiance. Philippe pensa qu’un type affligé d’un tel appendice ne pouvait pas se permettre de faire du mal à ses semblables.

— Je n’ai pas l’humeur à jouer au carnaval, fit résolument Lina. Nous allons chercher une autre voiture.

Son compagnon l’enveloppa d’un regard sinistre. Lorsqu’il était dans les assurances, il était allé reconnaître le corps d’un noyé à la morgue. Il conservait du cadavre un souvenir précis et revoyait avec une acuité saisissante les plaques bleuâtres qui couvraient son corps boursouflé. Pourquoi les bleus de Lina le faisaient-ils irrésistiblement songer à ce mort ancien ?

Pourquoi se disait-il qu’un jour plus ou moins proche Lina serait pareille au noyé de jadis ?

— Comme tu manques de simplicité et de fantaisie, soupira-t-il. Comme tu es insensible, Lina. Tu ne te rends pas compte que ce brave bonhomme est dans les transes et que ton attitude le ravage ?

Elle regarda Ferrari qui attendait, prêt à toutes les déceptions.

— Ce taxi, poursuivit-il, c’est une chanson napolitaine à lui tout seul…

Il prit place dans la voiture sans plus s’occuper d’elle. Giuseppe se mit à respirer plus librement. Il se précipita pour aider son client blessé à s’installer, puis proposa à la femme une main qu’elle négligea.

Lorsqu’elle fut assise au côté de son amant, Lina se pelotonna dans l’angle du véhicule avec une mauvaise humeur ostensible.

— Où désirez-vous aller ? demanda Giuseppe avec un sourire mouillé sous sa belle moustache.

— Prenez la route de Galatina, dit Philippe, je vous ferai signe lorsque vous devrez arrêter.