Le temps qu’un auto-stoppeur que tu dédaignes met à te tirer un bras d’honneur, lui l’emploie à me dévaster la fouillasse de la cave au grenier. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est l’arme que j’ai empruntée à Spontinini. Il la prend vivement, dégage un vis qui bloque un menu trappon et paraît lire quelque chose, comme toi sur ton kodak lorsque tu veux te rendre compte de combien de photos tu disposes encore pour jouer au con devant tout le monde que j’en ai honte de tes simagrées, merde, ça t’avance à quoi d’emmagasiner des diapos dans des boîtes et de faire chier les aminches des soirées complètes à leur visionner tes chiares et ta morue sur fond de Parthénon, pauvre pomme !
Il frémit salement, Gugus.
Je l’appelle Gugus parce qu’il me fait songer à un clown anglais.
Il s’approche de moi, m’enfonce doucement son poing au creux de l’estomac, mais fortement, bien à bloc. Je suis obligé de reculer.
Jusqu’au mur. Alors il continue d’enfoncer son poing dans mes tripes, à m’en couper la respiration, puis il le tourne de gauche à droite, toujours aussi lentement, et j’ai l’impression désagréable qu’on passe mes organes à la moulinette.
— Tu t’en es servi, hé ? murmure-t-il en anglais.
— Oui, monsieur ; fallait pas ?
Il ramène son poing dans le sens contraire et pendant qu’il vrille ma boyasse lance un coup de genou dans mes chères burnes.
Fini de rire ! Je me crois découillé, soudain. Va falloir que j’adresse une circulaire aux ayants droit, leur expliquer, à ces belles et passionnées chéries, que j’affiche fermeture définitive pour cause de déchets.
Jamais plus je pourrai emmener Popaul au cirque, tu penses ! Mort de douleur, je tombe à genoux et des nausées atroces me poignent.
Le Gugus retourne vers son maître, lui cause à l’oreille. Malgré mes douleurs, spasmes, contractions et autres, je les entrevois par la porte ouverte. Spontinini semble consterné. Sa belle gueule de tragédien en retraite se crispe. Il me file, de loin, une œillade qui ferait mourir une forêt de baobabs géants, comme un pot de résédas exposé devant la bouche d’un haut-fourneau.
Je crois l’entendre murmurer :
— Bien, nous réglerons cela plus tard !
Bérurier vient me rejoindre, les poignets noués au dos par des liens efficaces. Il continue de se marrer, Pépère, seulement mézigue, les vives douleurs endurées plus haut ont en grande partie dissipé l’effet de la drogue émolliente et euphorisante administrée dans la calle, tout à l’heure, et qui nous rendit soudain plus dociles qu’un électeur dans une démocratie qui ne présente à ses suffrages qu’une liste unique.
Je sais maintenant que les choses partent en vilain dérapage pour nous. Qu’il va falloir jouer serré, et même…
Un ronron de converse reprend, de l’autre côté, en rital. Je me traîne jusqu’à la porte pour écouter. Ces vieilles lourdes princières ont l’avantage d’être disjointes, c’est ce qui les fait ressembler aux portes des H.L.M. Les premières ont été trop utilisées, les secondes sont inutilisables. N’importe : j’ouïs.
Et qu’entends-je ?
Ah ! célèbre ma magnanimité, homme de trop de foie ; puisque je te dis tout, à toi qui pourtant mérites si peu.
L’homme mystérieux a la voix basse et feutrée. Je le mate par une fente au niveau du gond inférieur.
— Bene, dit-il, si on revenait à nos moutons, signor Spontinini ? Pensez-vous être en mesure d’ouvrir ce coffre ?
L’interpellé se recueille (de poésies) et laisse tomber en pesant bien ses mots (pour qu’ils tombent droit comme des fils à plomb) :
— Mon ami, je ne suis sûr de rien. Tant de temps s’est écoulé depuis mes prouesses de jeunesse… Le séjour prolongé du « Flagenstaub » dans l’eau l’a rendu vraiment inexpugnable et il faudrait des moyens techniques importants pour avoir raison de lui. Malheureusement, je ne dispose pas de ces moyens techniques.
Menteur !
Oh ! le vilain, l’abominable menteur. Et le pistolet extra-plat alors ? Cette arme fantastique qui anéantit la matière… Il suffirait de la braquer, selon un certain angle, sur l’une des extrémités du coffiot pour te vous le décapsuler comme une bouteille d’Evian. Quel jeu il joue, le forban ?
Un silence a suivi sa phrase défaitiste. Et l’homme à la barbe mystérieuse murmure :
— En somme, vous vous avouez pratiquement vaincu, signor Spontinini ?
— Le mot est dur et je le digère mal, riposte le vieux avec un petit rire que la basse chargée de chanter Méphisto dans Faust à l’Opéra-flottant de Paris lui rachèterait une fortune.
Il ajoute :
— Je n’ai pas, dans mon état, fait ce long voyage mouvementé pour donner une réponse négative, fait sèchement Spontinini.
— Alors ?
Le vecchio n’a pas peur des silences. Il sait qu’il est la béchamel des tractations, de quelque nature qu’elles fussent, et il en joue en virtuose.
— Alors ? s’impatiente l’autre.
— Voyez-vous, se décide le gangster, au début de ma maladie, lorsque j’ai été cloué dans un lit, moi homme d’action — ô combien ! — j’ai cru devenir fou. Pour me distraire, c’est peut-être idiot, mais je me suis converti aux mots croisés. Vous ne pouvez pas savoir combien c’est impressionnant, des mots croisés, pour un garçon qui a plus fréquenté les maisons de correction que l’école. Je n’y arrivais pas et j’allais droit à la solution. Et puis un jour j’ai eu honte de moi, alors j’ai arraché à mon livre de mots croisés les dernières pages comprenant les réponses à ce que je ne parvenais pas à trouver tout seul et j’ai décidé que je ne mangerais plus avant d’être parvenu à résoudre le mystère de ces vilains carrés. Il m’a fallu trois jours. Trois jours de diète absolue. Mais j’y suis parvenu…
Nouveau silence.
— Si je sais interpréter cette parabole, reprend le chevalier Mystère, elle laisse entendre que vous allez persévérer sur le coffre ?
— Qui, mon ami, mais ce, sous certaines conditions.
— Qui sont ?
— Si j’arrive jamais à déboucler cette maudite porte rouillée ce sera grâce à beaucoup de temps et à beaucoup de moyens. Je ne puis travailler ici dans des conditions satisfaisantes, ne serait-ce qu’à cause de la difficulté que j’ai à me déplacer.
— Où souhaiteriez-vous travailler ?
— Je vais louer une maison de plain-pied, sur la Côte, du côté de Ravenne ; me procurer l’outillage ad hoc et surtout, je vous le répète : prendre mon temps.
Fornicato qui parle peu et semble être sous la tutelle du barbu à lunettes s’exclame :
— Vous voudriez emporter le coffre hors d’ici !
— C’est à cette seule condition que je lui consacrerais l’énergie qui me reste, mon cher comte.
— Mais…
— Oui ?
Fornicato, qu’est-ce que tu veux, il a beau être une pédale dévoyée, il reste noble dans ses moelles. Un rien de délicatesse l’habite (au derrière) encore. Il est pénible de déclarer à un homme, cet homme fût-il l’un des plus fameux truands des Amériques, que l’on n’a pas confiance en lui.
Heureusement pour le comte, son barbu n’est pas gêné par des retours de sang bleu au carburo.
— Voyons, Spontinini, si vous vous trouviez dans la situation de notre ami, laisseriez-vous emporter le coffre ?
Le truand éclate de rire :
— Vous imaginez-vous qu’étant dans la mienne je ferais une proposition pareillement oiseuse sans proposer de contrepartie ?
— Et quelle est cette contrepartie, signore ?
Bérurier choisit cet instant pour entonner Les matelassiers. Je lui enjoins de verrouiller son claque-merde. Ce qui se dit me passionne énormément. J’en oublie la faiblesse de notre posture.