Je sais qu’ils vont au large pour en finir avec moi, et je sais que ce sera terrible, parce que signé Spontinini. Il a mijoté un « safari », selon son propre terme, démoniaque, le vieux truand. Du jamais vu, probable, son standing étant en course. C’est un scientifique de la cruauté, l’ancien malfrat. Et il a tellement de trucs à me faire payer, des avatars qui lui sont insupportables. Ne peut admettre qu’on lui tienne tête, cézigue. En plus, il a le souci de montrer ce dont il est encore capable au comte, à son pote et peut-être itou à la ravissante Marika.
On vogue, vogue… Une espèce de qualité de paix me fait comprendre que nous sommes très au large à présent. Loin de tout et de tous. La mer est devenue une alliée discrète.
Spontinini confirme mon sentiment.
— Ici ! dit-il.
— Stop ! répercute le comte à son pilote.
Le moteur cesse d’enrager, tousse et se tait. L’embarcation paraît désemparée de ce silence, soudain. Elle hoche de la proue, frétille de la poupe, balance… Et l’eau lui claque les miches à grands focs désordonnés.
— Préparez-le ! ordonne Spontinini.
Il est le chef incontesté. L’homme de fer de cette équipée barbare. Le pilote vient jusqu’à moi, me soulève et me hisse sur un banc. Je découvre la mer bien verte, infinie, sans rien en ses horizons qu’encore la mer. Elle constitue ses propres limites. Pas un point sombre ou clair, pas un panache blanc pour annoncer Henri IV. Seulement l’eau glauque, ses sillons mobiles, ses reflets ricocheurs, ses franges d’écume… Et ce demi-silence qui monte des profondeurs. Ce silence qui domine le bruit des vagues, l’annihile, le fait vite oublier.
Spontinini me regarde. Je vais te faire marrer : il a une expression de grande bonté sur le visage. Parfois, les paroxysmes modifient l’essence de ce qui les provoque. Repu de cruauté, il en devient comme miséricordieux, le misérable.
Il a un geste semi-circulaire pour me désigner la mer.
— Votre lit de mort, m’annonce-t-il.
Je suis bien décidé à ne pas lui donner la satisfaction de me faire peur. Et puis il y a Marika. Tu me vois pas mourir en glaglatant devant une jolie dame que j’eus l’honneur et le désavantage d’embroquer tout debout sous les yeux effarés d’une religieuse hollandaise ?
— Je préfère finir dans l’Adriatique qu’au plus profond d’une mine de charbon, réponds-je avec un sourire qui l’horripile (ou face).
Il se masse la joue, ce qui, chez lui, constitue un tic d’après ce que j’ai remarqué.
— Votre fin ne sera peut-être pas des plus joyeuses, mon bon ami, car vous vous verrez mourir, selon l’expression consacrée.
Et il se fait une complaisance de m’expliquer en grands détails la suite des réjouissances.
— On va vous attacher aux pieds les poids de plomb que voici ; puis, aux épaules, les ballons de caoutchouc que voilà, après les avoir gonflés, bien entendu, ce qui rétablira votre flottaison. En outre, vous serez doté de cette bouteille d’air comprimé qui vous assurera une survie de quinze minutes le moment voulu. Nous vous immergerons et prendrons quelque distance. Ensuite, à l’aide de ces carabines, nous tirerons sur les ballons. Chaque fois que l’un d’eux sera crevé, vous vous enfoncerez un peu plus dans l’eau. Lorsqu’il n’en restera plus un seul de gonflé, ce sera la descente irrémédiable dans les eaux qui doivent être extrêmement profondes à cet endroit ; vous me suivez ?
— Parfaitement, en regrettant toutefois que vous ne me suiviez pas vous-même, j’aurais beaucoup de plaisir à vous voir couler à bord de votre fauteuil, mon bon Spontinini.
Il rit.
— Navré de vous fausser compagnie. Lorsque vous serez descendu aux abysses, nous, nous rentrerons à Venise où nous sablerons le champagne à votre salut éternel.
— Merci, c’est une prière qui en vaut une autre.
— Vous coulerez, coulerez, tout en continuant de respirer. Peut-être que si vous descendez trop profond, la pression de l’eau vous fera éclater les poumons, ça, c’est ce qui peut vous arriver de mieux. Sinon vous continuerez de respirer dans les profondeurs et vous épuiserez votre petit stock d’oxygène sous le regard intéressé des poissons ; l’on dit qu’il en est de fort beaux.
— Je n’ai jamais été fasciné par les aquariums, mais il n’est pas impossible que je sois conquis par la faune marine au dernier moment. C’est tout ?
— Ce sera tout.
Il me désigne au vilain mataf qui se met en devoir de me harnacher selon les prescriptions de l’honorable Carlo Spontinini.
Je cherche Marika des yeux.
Elle a la pudeur de fuir mon regard.
Tout est prêt.
Je me sens d’une lourdeur infinie. De plomb, quoi, n’ayons pas peur des maux. Minéral presque, ce qu’est pire que de plomb. Un métal, c’est plus malléable qu’une roche. Et puis ça fond. Tandis qu’une roche, si t’es pas le Vésuve, va-t’en la caraméliser !
Ils me délient les bras pour me faire endosser une bouteille jaune. A cet instant, j’aimerais mieux endosser à l’ordre de n’importe qui un chèque représentant le montant intégral de mes économies !
Je me dis — l’espoir faisant survivre — qu’ils vont peut-être omettre de me lier les pattounes à nouveau. Mais je t’en fous. J’ai beau laisser mes bras plaqués le long de mon corps pour les faire oublier, ils me les ramènent vite dans le dos et les attachent véhémentement. Bon, que leur reste-t-il à me faire encore ? Ah, oui : l’embout. C’est le secrétaire qui se risque à me le fourrer dans le clapoir. Le marin dévisse l’arrivée d’air. Voilà, paré. Lui et le comte, ce petit salopiaud, me hissent devant le plat-bord. Une bourrade. Pouf ! A la tasse ! D’abord je me dis qu’ils m’ont trop lesté et que je vais aller m’abîmer (c’est le mot) sans escale. Eh ben non, je plonge jusqu’au cou, comme le bouchon rouge d’un goujonicide, mais les six gros ballons me sustentent et l’essentiel de ma personne, c’est-à-dire mon gracieux sourire, reste hors de flotte.
Le moteur ronronne.
Le barlu s’éloigne de moi. C’est fou ce qu’il est grand, ce canot. Une vraie baleinière dans son genre.
Je regarde le beau ciel d’Italie, particulièrement éclatant ce jour ; il y a des traînées vertes dans ce bleu intense. Et les nuages immobiles ont l’air d’avoir été peints. Le soleil explose sur ma droite… Il paraît ouvrir une tranchée d’argent dans la mer. Oh ! dis, ce qu’elle est bath, ma compofranc. Avec dix phrases de ce tonneau, en cinquième je fais premier !
Je me détronche au maxi pour tenter de regarder alentour, tous les horizons. Mais je ne vois rien. Ils sont venus me poser à l’écart des routes et des bancs de pêche, au grand large. C’est beau cette solitude, vrai. Et Félicie, que maquille-t-elle en ce moment ? Elle doit promener Antoine le long du champ de courses de Saint-Cloud. Avant qu’on recueille ce petit trouduc, elle ne sortait que pour faire ses comminches, m’man. Et fissa : l’épicemard, le louchébem, la boulange… Le laitier, lui, il passe, c’est un vaillant. Maintenant, ma Félochette, elle drive ce sagouin de Toinet dans une poussette anglaise et te le promène comme un Saint Sacrement. Y m’arrive d’en être jalmince, parfois, de ce gosse. De me sentir lésé. Dans un sens, ça lui fera une branche à quoi se raccrocher, m’man. J’espère qu’on ne retrouvera jamais mon corps. Que les poissons italoches me nettoieront de fond en comble. De la sorte, elle aura jusqu’à sa propre fin la ressource de m’espérer le retour, ma vieille chérie. Chaque fois qu’un pas fera frétiller les graviers de l’allée ou que la grille grincera, elle pensera que c’est moi. Elle a tellement confiance en son grand. Elle est tellement certaine que je suis un surhomme. Et pourtant elle tremble, comment t’expliques ça ? Elle tremble pour un garçon qu’elle juge invincible. Faut être mère pour comporter aussi bizarroïdement, hein ?