Armée d’un petit rouleau de parchemin sur lequel se trouvait une liste d’emplettes à effectuer, Flore entra dans différentes échoppes. Elle y acheta des herbes diverses dont certaines comme la gentiane et la mercuriale étaient inconnues de Renaud, qui d’ailleurs ne comprenait pas pourquoi la demoiselle de parage de Philippa s’astreignait à faire le marché au lieu de laisser ce soin à l’intendant ou aux gens de cuisine dont c’était en général l’attribution. Elle acheta aussi du miel en exigeant qu’il soit de Narbonne, chose proprement scandaleuse aux yeux de son compagnon pour qui celui de sa Gastine d’enfance était le meilleur qui fût, mais la belle Flore eut une façon de le regarder en le priant de se mêler de ses propres affaires qui le réduisit à un mutisme réprobateur. Dès lors il se contenta d’entasser les emplettes de la demoiselle dans les paniers attachés de part et d’autre de la mule qu’il tenait en bride tandis qu’elle y prenait place.
S’y ajouta encore une bonbonne de certain vin blanc, trois flacons de verre, un mortier de bois et son pilon et, après un passage dans une boutique obscure dont l’enseigne était tellement crasseuse qu’on ne la pouvait déchiffrer, un assez gros paquet enveloppé d’un sac de toile d’où débordaient des brins de paille. Après quoi elle daigna sourire.
— J’ai tout ce que je voulais, rentrons ! dit-elle gracieusement en se réinstallant sur sa mule.
— Vous êtes sûre de n’avoir rien oublié ? grogna-t-il.
— Si… de vous remercier ! Vous êtes charmant !
Et se penchant vers lui, elle lui passa les bras autour du cou pour appuyer un baiser sur ses lèvres. Ce qui, après tout, ne fut pas si désagréable car ses lèvres à elle étaient douces, fondantes et sentaient le miel qu’elle avait dû goûter, mais il se garda bien de montrer qu’il y avait pris plaisir : elle n’avait déjà que trop tendance à vouloir le mener par le bout du nez. Et quand on fut rentré, ce fut d’un ton assez raide qu’il demanda s’il devait porter « tout cela » aux cuisines.
— Eh non, mon bel ami ! Montez cela devant la porte de dame Philippa et retournez à vos passes d’armes…
Ce qu’il fit sans cacher sa mauvaise humeur. Pourquoi fallait-il que ce soit lui, futur chevalier, qui accomplisse ce travail de valet alors que de valets, justement, l’hôtel de manquait pas. Encore heureux que cette diablesse ne l’eût pas contraint à l’accompagner dans ses achats avec une charrette 6 ! Mais arrivé devant la porte, il y déposa les lourds paniers avec un rien de brusquerie, toisa la demoiselle et déclara :
— La prochaine fois que l’envie vous prendra d’aller au marché, prenez un valet ou un portefaix ! Je suis au service de dame Philippa et non au vôtre !
— Voyez-moi le rebelle ! Vous ferez ce que l’on vous dira, mon joli coq, car me servir c’est servir la dame !
— Ce n’est pas mon avis. À ce train, j’aurai une grande barbe blanche quand l’on s’avisera enfin de me faire chausser les éperons d’or. Autant retourner au Temple sur-le-champ. Au moins j’y ferai besogne d’homme et non de servante !
Ayant dit, il tourna les talons et rejoignit Gilles Pernon qu’il trouva à l’écurie en train de soigner la légère blessure au boulet d’un des chevaux. Encore tout bouillant d’indignation, il la déversa aussitôt dans les oreilles de cet unique ami qui la reçut en riant :
— Calmez-vous ! Si j’en juge ce que vous avez vu des acquisitions de la Flore – et ce que vous n’avez pas vu –, il lui fallait se faire accompagner d’un homme de confiance. Maître Albert a dû donner à dame Philippa je ne sais quelle recette ayant je ne sais quel effet et qui sera exécutée dans le privé. Ce sont choses pour lesquelles on ne requiert pas l’assistance d’un valet…
— Vous devez avoir raison. En ce cas, je me demande bien quelle formule venait chercher le… l’empereur Baudouin ?
— Oh, une recette très différente si j’en crois ce que j’ai pu apprendre. Maître Albert passe pour posséder une pierre miraculeuse qui permet de changer en or le plus vil métal… Et ce jeune homme est le souverain le plus pauvre du monde.
— Pauvre ? L’empereur de Byzance ? Comment croire pareille énormité ?
— C’est pourtant ainsi. Quand il ne passe pas son temps à courir chez tous les rois pour obtenir de l’aide, il doit défendre ce qui reste de son empire contre les convoitises des princes grecs dépossédés quand le doge de Venise et les Croisés ont pris Constantinople. Il a même tellement besoin d’argent qu’il a mis en gage le Sainte Couronne d’épines et d’autres objets de la Passion de Notre Seigneur chez les Juifs de Venise.
— Chez les Juifs ? émit Renaud que l’horreur étranglait, mais qui avait déjà entendu cela. C’est infâme ! Il doit être fou !
— Fou, non. Impécunieux, oui ! Rassurez-vous, notre roi a eu la même réaction que vous et il a envoyé dégager les si précieuses reliques il y a déjà cinq ans. Il s’est même rendu à Sens avec sa mesnie pour les recevoir. Oh, c’était chose bien émouvante et belle que le voir, avec son frère monseigneur Alphonse, tous deux en robe de pénitents et les pieds nus, porter le coffre sacré à travers la ville jusqu’à la barge, magnifiquement décorée aux armes de France avec grande abondance de lys et les plus riches étoffes, qui allait le rapporter par eau jusqu’au palais de Paris où, depuis, maître Pierre de Montreuil construit la plus étonnante chapelle qui se puisse voir pour recevoir la Couronne.
À évoquer ces souvenirs, le vieil écuyer était tellement ému que de grosses larmes coulaient dans ses moustaches.
— Grâce à Dieu, elle au moins est en sûreté, soupira Renaud qui pensait à la Vraie Croix, toujours ensevelie à l’écart du dernier camp aux désastreuses Cornes de Hattin 7. Mais les gens de Constantinople ont dû avoir grande douleur de s’en séparer et peut-être offriront-ils un jour au roi de France de lui rendre le gage payé afin de la dégager ? À quoi, alors, servira la belle chapelle ?
— Ne serait-ce que pour la gloire de Dieu, une chapelle sert toujours ! fit Pernon avec sévérité. Certes, l’Empereur n’a pas encore fait abandon de ses droits sur les Saintes Reliques, mais cela, je crois, ne saurait tarder… à moins que Maître Albert ne lui ait confié son secret. Ce qui me surprendrait…
L’arrivée tumultueuse de la demoiselle d’Ercri interrompit la conversation. Elle venait annoncer à Renaud qu’il avait à se préparer à accompagner dame Philippa au palais, dans l’après-dîner.
— La Reine a envoyé un message priant notre maîtresse de se rendre auprès d’elle. Vous voilà content, j’espère ? Ce n’est pas là besogne de valet. En outre, elle a fait porter chez vous les vêtements convenables pour approcher une si grande princesse !
Comme une plante privée d’eau qui reçoit une ondée, Renaud se sentit renaître et deux heures plus tard, en effet, ses chausses de tricot changées en drap fin et sa cotte de laine bourrue en velours réchauffé de menu vair, il franchissait la barbacane d’entrée du palais perpendiculaire à la Seine et pénétrait dans une vaste cour entourée d’une galerie à arcades qui ressemblait à un cloître. Il y avait là grand concours de personnages : des officiers, des religieux et des dames, jusqu’à une troupe de miséreux que leur triste sort et la compassion royale autorisaient à s’avancer jusque dans les profondeurs des appartements d’un souverain, qui, chaque jour, non seulement leur distribuait de nombreuses aumônes mais les recevait même à sa table où il les servait de sa main.
Le logis n’était pas très vaste. Rectangulaire, il barrait en partie la pointe aval de la Cité, prolongé par un beau jardin avec une treille ombreuse et un verger où les poiriers étaient en fleur. Au-delà, allongés dans le fleuve comme des poissons, deux ou trois îlots reverdissaient sous le soleil. Il faisait très beau ce jour-là. Aussi et en dépit d’une certaine sévérité des bâtiments rachetée par l’élégance du style, l’éclat des armes des soldats et la magnificence de certains costumes, la résidence des rois de France offrait-elle une image souriante et même assez bon enfant. Y concourait, naturellement, le joyeux vacarme des travailleurs à l’œuvre dans une autre cour pour élever le pur jaillissement de pierre, la Sainte-Chapelle que le roi voulait sublime.