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Renaud mit pied à terre et aida Philippa à descendre de sa haquenée, remit les deux montures aux palefreniers et se disposa à suivre la dame mais elle l’arrêta :

— M’attendez ici ! Il ne convient pas que vous entriez chez la Reine sans sa permission. Vous devrez donc prendre patience.

Un peu déçu dans sa curiosité, dans cette envie de voir, de connaître, d’approcher qui l’habitait depuis qu’il avait échappé à la mort, il fut bien obligé de s’incliner, demandant simplement s’il pouvait aller visiter les travaux. On lui répondit par un geste d’indifférence qui ne contribua guère à lui réchauffer le cœur. Aussi, quand il eut vu Philippa monter le perron du palais, il tourna les talons et se dirigea vers le chantier où il oublia vite sa petite déconvenue tant le spectacle l’étonna.

La future église n’avait pas – et de loin – les dimensions d’une cathédrale, pourtant elle ressemblait à une immense ruche bourdonnante. Des ouvriers s’affairaient sur l’échafaudage ceinturant l’édifice le plus surprenant qui soit. C’était à première vue une église à deux étages. Au ras du sol, d’une solide base de murs à puissants piliers et à courtes fenêtres ogivales jaillissaient des élancements de pierre blanche séparés par de grands vides, le long d’un bâti de charpente inscrivant sur le ciel bleu les croisées d’ogives d’une voûte incroyablement haute. Cela ressemblait à une gigantesque châsse pour reliques de saints, comme Renaud en avait vénéré auparavant, mais donnait l’impression d’une telle fragilité que le jeune homme ne put s’empêcher de remarquer pour lui-même :

— Par les grands vents d’hiver cela ne pourra jamais tenir…

— Et pourtant cela tiendra… et sans ces bois que l’on retirera quand tout sera fini…

Renaud se retourna et vit derrière lui un homme d’un certain âge, grand et vigoureux, vêtu d’une tunique de drap épais avec une ceinture de cuir d’où pendait une bourse de cuir elle aussi. Son visage au nez fort et au teint fleuri s’ornait d’une barbe courte et bouclée, du même gris que ses yeux. Il tenait à la main un rouleau de parchemin et une grande règle. Un bonnet de laine d’où dépassaient des mèches de cheveux couvrait sa tête. Ses gros souliers étaient poudreux et Renaud en conclut qu’il devait travailler à la chapelle. Il parlait d’ailleurs avec une assurance qui impressionna le garçon. Cependant celui-ci refusa la reddition sans combat :

— Je ne voudrais pas paraître obstiné, cependant je vois là-bas beaucoup de vide et peu de pierres…

— Il y en a plus que vous ne croyez. Vous ne vous en rendez pas compte mais chacun de ces pans est ou sera appuyé d’un contrefort pour assurer la poussée vers la voûte. En outre, tout ce vide ne le restera pas. De grandes verrières bellement colorées viendront le remplacer.

— Des verrières ? Aussi vastes ?

— Mais oui. Toute la lumière du ciel pénétrera dans la chapelle et illuminera les couleurs des vitraux.

— Ce sera vraiment magnifique alors ! fit Renaud sans cacher son admiration. Et ce doit être une joie pour vous si vous y travaillez…

— Une très grande joie… d’autant que j’en suis l’architecte, dit-il non sans fierté. On m’appelle Pierre de Montreuil… Mais veuillez m’excuser, ajouta-t-il avec un salut en abandonnant le damoiseau pour aller à la rencontre d’un homme d’une trentaine d’années dont les cheveux blonds dépassaient d’un chapeau blanc sans coiffe.

Il était très grand et presque maigre, si grand même qu’il marchait en se tenant légèrement penché. Vêtu d’une longue robe de tiretaine 8 brune et d’un surcot sans manches de même tissu aux ouvertures duquel se montrait une doublure de taupe, il allait à pas pensifs. Le visage était beau sans mièvrerie par la vertu de traits déjà accusés et de quelques rides sans parler du large sourire qui faisait briller les yeux d’une belle couleur d’azur. En marchant, le personnage se frottait les mains pour les réchauffer, et quand Pierre de Montreuil le rejoignit, il le prit aux épaules pour lui donner l’accolade avant de glisser son bras sous celui de l’architecte pour continuer le chemin et causer plus commodément.

À cet instant, un jeune valet arriva, clamant à plein gosier pour surmonter le bruit du chantier le nom de Renaud de Courtenay. Celui-ci se hâta d’aller vers lui, se contentant d’un vague salut en croisant l’architecte et son compagnon.

— Je suis celui que vous cherchez, répondit-il. La dame de Coucy a-t-elle besoin de moi ?

— Non. C’est Madame la Reine. Venez vite ! Elle n’aime pas attendre.

À sa suite, Renaud pénétra dans le palais et délaissant l’escalier, traversa deux salles, dont l’une était celle du Conseil et l’autre celle où l’on prenait les repas, pour atteindre enfin une porte ouvragée devant laquelle veillaient deux gardes. Là était l’appartement de la reine mère, Blanche de Castille, qu’en dépit de la présence de sa belle-fille, Marguerite de Provence, on appelait toujours la Reine.

En pénétrant dans la vaste chambre éclairée par deux fenêtres donnant sur le jardin, Renaud eut l’impression d’entrer dans une sorte de temple. Là vivait quelqu’un de grand et point n’était besoin de la splendeur des tapis muraux où les tours de Castille accolaient les lys de France pour en saisir l’atmosphère. Le centre du tableau était une grande femme toute vêtue de blanc comme il convient aux veuves royales, mais ce deuil n’avait pas grand-chose à voir avec les sévères toiles de Flandres des premiers jours. La robe était de velours orné d’hermine et un voile de mousseline tombait d’un cercle d’or précieusement ouvré et orné de saphirs. Ce voile montrait d’épais cheveux noirs parsemés de fils d’argent. Âgée alors de cinquante-six ans, Blanche de Castille était encore belle par la vertu d’une ossature altière sous-tendant la peau ivoirine de son visage et par l’intelligence dont brillait son regard sombre. Assise dans une haute cathèdre près d’une table couverte d’un tapis bleu et or, elle caressait de ses longues mains pâles que des nœuds rhumatismaux commençaient à déformer un livre relié en vélin avec des ferrures d’argent. D’autres dames se tenaient autour d’elle, mais Renaud fasciné par cette grande forme neigeuse n’en vit qu’un kaléidoscope de couleurs dont se détacha cependant Philippa de Coucy qui le présentait :

— Voici, Madame, ce jeune damoiseau dont je vous ai parlé et qui nous est venu par l’amitié d’un dignitaire du Saint Ordre du Temple. Il a nom Renaud de Courtenay…

Les yeux noirs de la Castillane quittèrent le livre pour examiner l’arrivant qui eut aussitôt l’impression d’être percé de part en part. Après un moment, elle parla et sa voix grave n’était pas désagréable :

— Né en Terre Sainte, m’avez-vous dit, ma bonne amie ? C’est assez étonnant. Je ne croyais pas qu’il existât toujours des Courtenay là-bas ? Il me semblait qu’ils étaient ici… ou à Constantinople. Où avez-vous vu le jour, jeune homme ?

Comme elle s’adressait directement à lui, Renaud mit genou en terre :

— À Antioche, Madame, si j’en crois ce que l’on m’a dit car j’étais un enfançon dans ses langes quand on m’a porté en Occident.