Évidemment, en fréquentant les bâtisseurs, Renaud espérait vaguement, quand il allait au palais, apercevoir au moins la reine Marguerite, mais la chance n’était pas avec lui et pas une seule fois il n’eut ce bonheur. Il en éprouva de la tristesse mais point trop. Cet amour venu de façon si soudaine le préservait des tentations de la chair dont Flore ne manquait pas une occasion d’émailler ses nuits. Il ne lui avait cependant laissé aucun espoir dès le premier soir où elle s’était glissée dans son réduit, vêtue d’une robe sous laquelle aucune chemise ne risquait de faire de plis. Le corps qu’elle offrait était des plus excitant. Pourtant Renaud avait dit :
— C’est mal, demoiselle Flore, que vouloir m’inciter au péché. Ne savez-vous pas que celui qui aspire à la chevalerie doit se présenter pur à l’adoubement ?
— Ne soyez pas benêt, mon ami ! Le chapelain du château en vous confessant vous fera aussi pur que l’agneau naissant !
— Ce n’est pas ainsi qu’il faut l’entendre et que je l’entends ! J’ai trop grand désir d’être vrai chevalier, digne en tout point de cet honneur extrême pour faire miens je ne sais quels accommodements. Soyez bonne ! Ne me tentez plus !
Elle n’y renonça cependant pas. Elle s’était prise pour lui d’un de ces violents caprices qui peuvent consumer si on ne les endigue, mais Renaud sut se garder en évitant de blesser cette fille ardente dont il devinait qu’elle pouvait devenir dangereuse. Elle finit d’ailleurs par capituler en concluant avec une bonne humeur qui n’était peut-être pas feinte :
— En ce cas, il faut nous hâter de rentrer à Coucy et de convaincre le baron de vous offrir les éperons d’or à la prochaine Pentecôte. Je vais conseiller à dame Philippa de presser le départ. Aussi bien elle n’a plus rien à faire à Paris. La Reine part après-demain.
— Mais Pentecôte est dans un mois !
— Justement ! Il faut se hâter !
Flore semblait sûre d’elle, et Renaud que la perspective de se brouiller avec elle n’enchantait pas se rassura en pensant qu’il y avait peu de chances de convaincre le baron Raoul de faire de lui un chevalier en si peu de temps. Il pouvait donc partir tranquille.
— Ne vous y fiez pas ! prophétisa Pernon. Cette fille est très forte et je la crois capable… de bien des choses pour obtenir ce qu’elle veut.
— Pas auprès de sire Raoul, tout de même ?
— Hé, hé ! fit le maître d’armes avec un sourire entendu qui lui fendit la figure d’une oreille à l’autre.
— Quoi, « hé, hé ! » ?
— Je me comprends…
— Pas moi. Expliquez !
— Oh, c’est facile : demoiselle Flore est très belle… au cas où vous ne l’auriez pas remarqué.
— Si fait ! Mais… on dit le baron épris ailleurs…
— D’une autre belle créature qui lui tient la dragée haute. Alors, en attendant et pour le délassement… À l’heure du bain par exemple ? Remarquez, je n’ai jamais tenu la chandelle !
— Mais elle est la fidèle suivante… l’amie, presque de dame Philippa.
— Dame Philippa est trop grande dame pour avoir une amie… autre que la reine Blanche ! Trop noble aussi pour s’intéresser à ce qui se passe dans les étuves au retour de la chasse. Allons, sire Renaud, ne faites pas cette figure ! ajouta-t-il en voyant s’effarer le regard du jeune homme. Je voulais simplement vous prévenir que la belle Flore obtient toujours ce qu’elle désire. Après tout, conclut-il en riant, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Et j’en connais de pires !
Renaud n’eut guère le temps de se poser des questions sur la façon dont il conviendrait de traiter ce problème d’avenir : le lendemain, alors qu’il revenait de la messe à Saint-Jean, un officier à cheval suivi de quatre sergents à pied vint l’arrêter au nom du Roi et, avant qu’il eût seulement le temps de se reconnaître, il se retrouva les mains liées derrière le dos et en route pour les geôles royales au milieu des gens d’armes… À dame Philippa qui se décida à réagir en demandant ce que cela voulait dire, l’officier se contenta de répéter : « D’ordre du Roi ! », ajoutant que le prisonnier était accusé de meurtre.
Abasourdi par ce coup inattendu, Renaud se laissa emmener sans résistance, devinant que celle-ci ne servirait à rien. L’avenir qu’il voulait si riche et si plein de découvertes se refermait brutalement devant lui. L’officier avait prononcé le mot meurtre et c’était sans doute la mort de ses parents adoptifs qui le rattrapait pour le ramener à son point de départ : les planches d’un échafaud sous ses pieds et au-dessus de sa tête, un nœud coulant de chanvre… à moins que, vu sa qualité, il n’ait droit au billot et à la hache ?
Faible consolation, il n’eut pas à parcourir une longue distance en si piètre équipage puisque ce fut au Grand Châtelet qu’on le conduisit.
Autrefois défense de la Cité réduit à présent au rôle de siège de la justice par le nouveau rempart de Philippe Auguste qui avait reculé les limites de la ville, le Châtelet n’en était devenu que plus sinistre. Gros pavé quadrangulaire adossé à la Seine, flanqué de deux tours rondes tournées vers l’ancien faubourg, percé, dans l’axe de la rue Saint-Denis, d’un lugubre passage voûté continué vers le fleuve par l’étroite rue Saint-Leufroy, avec ses trois étages de prison enfermant une sorte de donjon dans la partie orientale, il faisait peser sur le quartier neuf une menace beaucoup plus lourde que le palais, surtout lorsque l’on savait que c’était seulement la partie visible et que cinq autres étages s’enfonçaient dans le sol jusqu’à d’abominables oubliettes sans air, sans lumière mais pas sans eau car le fleuve, dans ses crues, y entrait comme chez lui.
Franchie la double grille ouvrant sous la voûte, on introduisit Renaud dans une petite salle où était le greffe. Des chandelles y suppléaient à un éclairage pauvre et l’un des hommes en prit une pour venir examiner le prisonnier sur toutes les coutures, s’attardant surtout au visage qu’il scruta pendant un bon moment. Ce qui eut le don d’agacer Renaud.
— Qu’avez-vous besoin de me regarder ainsi ? protesta-t-il. C’est fort déplaisant !
— Mais c’est la loi ! Tout malfaiteur qui entre ici doit être « morgué » par quelqu’un possédant une bonne mémoire des visages afin que l’on puisse le reconnaître s’il lui arrivait de s’échapper 10.
— Je ne suis pas un malfaiteur et j’ai surtout besoin que l’on me rende justice. Je ne m’évaderai pas !
— On dit cela ! Et puis une occasion vient…
— Je ne vois pas d’où elle pourrait venir.
On l’inscrivit sur le registre d’écrou, puis il eut droit à un entretien avec le concierge qui remplissait à la prison le rôle d’un aubergiste : on était plus ou moins bien logé, plus ou moins bien nourri selon ce que l’on pouvait payer.
— Je n’ai pas un denier vaillant ! répondit-il avec hauteur à cet homme qui lui détaillait complaisamment les avantages et les prix allant tous en ordre décroissant de son hôtel.
— C’est fâcheux ! Je vais devoir vous mettre avec les « pailleux »… à moins que vous ne me donniez votre cotte que je pourrais vendre un bon prix…
Mais l’officier qui avait amené Renaud s’interposa :
— C’est un prisonnier important, il doit être mis « au secret ».
Puis, se penchant à l’oreille du concierge, il ajouta quelques mots que Renaud n’entendit pas. Mais il vit fort bien que deux ou trois pièces d’argent changeaient de mains. Le concierge, d’ailleurs, s’inclinait :
— Les ordres seront exécutés !
Encadré par deux sergents, Renaud suivit le concierge jusqu’au premier étage du donjon où il fut introduit dans un cachot long et étroit, mal éclairé par une ouverture placée trop haut dans la muraille pour que l’on puisse regarder au-dehors. Une paillasse remplie de feuilles sèches et posée sur un banc de pierre tenait lieu de lit et occupait la majorité de la place. Un seau et une cruche complétaient l’ameublement. Cela sentait la crasse et l’urine, pourtant le concierge considéra l’ensemble avec satisfaction :