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Quand la porte s’ouvrit brusquement, il sursauta et son regard s’affola : le prévôt venait d’entrer et le moine de la veille avec lui. Ce fut ce dernier qui parla :

— Vous aviez raison, sire prévôt. Il est déjà là. Pourquoi cette inutile cruauté ?

— N’avais-je pas dit hier que nous reprendrions la question ce matin ? Mes gens n’ont fait que suivre mes ordres.

— J’en ai d’autres et vous les connaissez. Dites à vos gardes de l’emmener et de me suivre.

Il fut obéi. L’autorité de ce moine, incontestable, semblait en imposer. Ce n’était pourtant qu’un frère prêcheur, comme l’indiquait sa robe de bure blanche ceinturée de cuir sous une coule noire à capuche et sans manches. Le respect qu’il inspirait au prévôt était évident. Conscient peut-être de ce que sa dignité pouvait avoir à en souffrir même aux yeux d’un prisonnier, celui-ci crut bon d’expliquer :

— Remerciez Dieu de votre chance ! Frère Geoffroy de Beaulieu, qui est le propre confesseur de notre sire Louis, veut bien porter attention à votre misérable personne. Mais n’allez pas en conclure que vous vous dirigez désormais vers l’impunité !

— Si je vais au-devant de la vraie justice, j’en remercierai Dieu. Pas si je vais vers d’autres tortures.

— Vous parlez trop tous les deux ! coupa le moine sèchement.

Les gardes reprirent Renaud sous les bras pour l’aider à suivre le frère prêcheur qui, sans plus s’occuper d’eux, marchait devant à grands pas en priant à haute voix. Sortis du Châtelet par la rue Saint-Leufroy, on traversa le fleuve. À son étonnement, Renaud put constater que la marche lui devenait un peu moins douloureuse. Il est vrai que ses deux soutiens l’étayaient solidement. Pourtant, lorsqu’il vit que l’on allait franchir l’entrée fortifiée du palais, il eut un sursaut. L’idée lui était insupportable que la reine Marguerite pût l’apercevoir d’une fenêtre, même s’il pouvait supposer que l’état misérable où il se trouvait le rendait méconnaissable :

— S’il vous plaît, je voudrais essayer de marcher seul.

L’un des deux hommes le lâcha aussitôt, mais l’autre hésita. Dans le regard de celui-là il y avait de la compassion.

— Vous croyez que vous y arriverez ?

— Je veux essayer, murmura le jeune homme bien que le brusque abandon du premier garde l’eut fait blêmir.

Le second appui le lâcha progressivement et pas complètement. Ses articulations sensibles crièrent en même temps et la sueur trempa sa tête, son front mais il le releva, fit un pas puis un autre. À cause de ces gens qui le regardaient en chuchotant – comme d’habitude il y avait du monde dans la grande cour ! – il voulait de toutes ses forces rassemblées faire bonne contenance mais c’était vraiment difficile et, comme on allait atteindre le perron, ses jambes plièrent et il aurait chu si le bon garde ne l’avait rattrapé. Simultanément, une main solide l’empoignait de l’autre côté.

— Par tous les saints du paradis, que vous arrive-t-il, sire Renaud ! Vous voilà dans un bel état.

Pierre de Montreuil sortait de chez le Roi. Il n’avait pas hésité à le reconnaître ni à lui porter secours. Renaud n’eut pas le temps de répondre, frère Geoffroy qui avait fini par s’apercevoir de quelque chose s’en chargea :

— Cet homme est l’objet d’une accusation de meurtre sur ses parents adoptifs mais le Roi consent à le voir !

— Eh bien, nous le verrons ensemble ! Je connais ce jeune homme et, comme je me flatte de savoir juger un être humain au premier regard, je ne croirais jamais qu’il ait pu commettre si laide chose. Que lui a-t-on fait pour qu’il soit si dolent ? On l’a tourmenté ?

— Naturellement : il refusait d’avouer. Il refuse toujours d’ailleurs…

L’œil de maître Pierre parlait pour lui et disait clairement qu’il aurait bien voulu voir ce que ferait ce moine dans de telles circonstances mais il se contenta de marmotter :

— Allons donc demander l’avis du Roi notre sire !

En passant avec précaution le bras de Renaud autour de son cou, il le saisit à bras-le-corps l’enlevant presque de terre et lui fit traverser le palais pour gagner le jardin. Ce matin-là, en effet, Louis, pour mieux profiter du beau soleil, s’était installé sous la grande treille qui donnait tant de charme à cette partie de sa demeure. Il était assis sur un simple escabeau encadré par deux de ses conseillers qui se tenaient debout auprès de lui. Son vêtement était aussi simple que lorsqu’il allait visiter les travaux à cette différence que sa robe comme son surcot étaient de fin drap bleu sans autre ornement que l’agrafe orfévrée qui fermait celui-ci sous le cou. En outre, sur ses cheveux blonds coupés carrément sous le lobe de l’oreille, le chapeau de paon blanc était remplacé par un cercle d’or à trois fleurs de lys. Il s’entretenait avec le conseiller qui était à sa droite quand son attention fut attirée par l’arrivée du prisonnier ainsi véhiculé par l’architecte. Celui-ci, avec son franc-parler, n’attendit pas qu’il ouvrît la bouche :

— Sire notre roi, clama-t-il, voyez en quel état est ce pauvre jeune homme naguère encore si fort et si vaillant !

— Vous voilà en bien grand courroux, maître Pierre, fit le Roi avec un léger sourire. Connaissez-vous donc ce damoiseau pour vous faire son défenseur ?

— Je ne le défends pas, sire, je l’assiste. Le Roi sait bien que je ne peux pas voir quelqu’un souffrir sans lui porter secours au point de ne jamais passer par la place de Grève pour rentrer à Montreuil quand il y a exécution. Et c’est pire encore lorsqu’il s’agit d’un ami.

— Cet homme est votre ami ?

— Bien sûr, sire ! Voilà des jours qu’il vient nous voir bâtir votre belle chapelle. Ce qui touche à la construction, à l’art de faire vivre les pierres l’intéresse ! Mon cousin Jean de Chelles pourrait en dire autant. S’il n’était gentilhomme, j’aurais aimé lui apprendre le métier.

— Peut-être aurait-il aimé lui aussi, mais dans l’état actuel des choses, ou bien lavé de tout soupçon, il reste un noble damoiseau, ou bien il meurt ! Faites-le donc asseoir là, sur ce tapis devant moi !

— Sire, protesta l’un des conseillers, ce n’est guère une attitude convenable pour un tel homme en face de son souverain !

Renaud cependant se dégageait de l’étreinte du maître d’œuvre et réussissait à mettre genou en terre en se cramponnant à sa robe.

— Mon seigneur et mon roi, dit-il en inclinant la tête, je n’ai cessé de crier mon innocence sans jamais être entendu et je ne fatiguerai pas Votre Seigneurie à le répéter. Je demande humblement le jugement de Dieu !

Le beau visage paisible de Louis se fit sévère :

— Cela veut-il dire que vous n’accordez point confiance à celui du Roi que Dieu a sacré ?

Conscient de n’avoir plus rien à perdre, Renaud s’offrit un coup d’audace qui allait sûrement faire sauter sa tête :

— Le Roi peut se tromper dès l’instant où ceux qui le renseignent ne lui offrent que leur vérité à eux. Dieu voit tout. Dieu ne se trompe jamais…

— C’est assez insolent mais bien dit et le Roi qui est fidèle serviteur de Dieu ne saurait vous donner tort, mais demander cela alors que vous ne tenez pas debout ! Comment pourriez-vous combattre ?

— S’il approuve ma cause, Dieu me donnera la force…

Cependant du cercle de seigneurs qui devisaient au jardin et qui à l’arrivée du prisonnier s’étaient rangés en demi-cercle autour de Louis IX, quelqu’un sortit :

— Combattre ? Contre qui ? Pas contre moi ! Un Courtenay ne se mesure pas à un aventurier de naissance douteuse et qui n’est même pas chevalier !