— Tout beau, mon cousin ! s’écria Louis. Ne soyez pas si ardent à une défense que nul ne vous demande : d’autant que vous auriez la tâche trop aisée avec un adversaire déjà meurtri…
— N’en tenez pas compte, sire ! pria Renaud. Le Roi sait bien qu’avec l’aide de Dieu un moribond pourrait combattre. Ce que je ne suis pas encore…
— Le Seigneur ne fait pas toujours entendre Son jugement par le fracas des armes, reprit Courtenay. Pour les gens d’Église, les femmes et le petit peuple, il y a l’ordalie. Par l’eau ou par le feu. C’est ce qui convient à cet imposteur. Que ne la réclame-t-il pas ? Si Dieu est avec lui, la rivière ne le noiera pas, le fer rouge ne le brûlera pas !
— Eh bien, je la réclame ! s’exclama Renaud, prêt à n’importe quoi pour en finir avec un épisode qu’il jugeait dégradant.
— Paix ! imposa le Roi dont le visage rougissait de colère. Je n’aime pas l’ordalie… et pas davantage que, par son truchement, on essaie de forcer la main du Seigneur !
— Il faut pourtant, sire mon époux, que vous preniez une décision ! Et même deux : ou bien ce malheureux est un Courtenay ou bien il ne l’est pas. Ou bien il est un meurtrier ou bien l’innocente victime d’un bailli trop rapace… comme il arrive parfois !
Ravissante dans une bruissante robe de cendal jaune clair bordé d’un galon en fils d’or semblable à celui qui entourait son touret, la reine Marguerite descendait au jardin, suivie de la jeune Sancie de Signes qui trottinait derrière elle d’un air important.
— Vous ici, ma mie ? fit Louis sans songer à cacher sa contrariété. Vous savez pourtant que je n’aime pas vous y voir quand je rends ma justice.
— C’est que, justement, elle me semble bien empêtrée, votre justice, mon cher sire, et je pense qu’il est de mon devoir de vous apporter une aide même légère s’il se trouve que j’en aie la possibilité. Et, ajouta-t-elle avec un joli rire impertinent, je suis reine moi aussi et puisque l’absence de notre bonne mère me permet de la remplacer… dans la mesure de mes faibles moyens…
Dieu, qu’elle était exquise ! Oubliant sa misère, Renaud, émerveillé ne songeait qu’à l’adorer. S’il devait mourir bientôt, du moins l’aurait-il revue ! Et cette fois encore, elle semblait disposée à prendre sa défense. Son époux cependant paraissait moins ravi :
— Ainsi, dit-il, vous pensez pouvoir nous éclairer ?
— Au moins sur un point, mon cher seigneur. Voici frère Jean de Milly, que vous connaissez bien puisqu’il est trésorier du Temple, et aussi le vôtre. En l’absence de frère Jean d’Aubon, il apporte le document qui atteste au moins la naissance de ce garçon.
Décidément c’était bien un ange et Renaud crut que le ciel s’ouvrait quand il vit arriver le moine Templier qu’il avait aperçu lors de son passage à la maison chevetaine de France. Celui-ci tenait à la main un rouleau de parchemin qu’il reconnut aussitôt. Présenté au roi, il fut lu avec une extrême attention puis Louis demanda :
— Le Maître en France a eu connaissance de cette… confession ?
— Il l’a reçue des mains de frère Adam Pellicorne qui était l’un des sages de l’Ordre et très respecté. Ce que frère Adam affirmait ne saurait être contesté. Aussi sachant que son protégé rencontrerait des obstacles sur son chemin, a-t-il choisi, en accord avec ce jeune homme, de le confier au cartulaire de l’Ordre afin qu’il y soit en sûreté puisque c’est tout ce que ce malheureux possède au monde. Si j’en crois ce que je vois, sire, il n’a guère tardé à avoir besoin de secours…
— Je ne dis pas non, mais voudrais savoir qui vous a appris ce qu’il en était ?
— Madame la Reine dont l’un des écuyers est venu me prévenir.
— Et vous, Madame ? À qui devez-vous d’avoir été prévenue ?
— À la demoiselle de parage de la dame de Coucy. Une certaine Flore d’Ercri. Elle m’a écrit un billet avant de quitter Paris pour Coucy afin de m’enseigner ce qu’il advenait du damoiseau dont j’avais pris la défense en face de Madame Blanche…
Le ton de Marguerite indiquait clairement que, pour elle, l’arrestation ne pouvait être que la suite du mauvais vouloir de la reine mère. Louis fronça le sourcil :
— Pourquoi cette fille a-t-elle osé vous écrire alors que ce soin incombait à sa maîtresse il me semble ?
— Oh, elle s’en explique : elle sait fort bien qu’aucune aide pour qui que ce soit n’est à attendre de dame Philippa. Celle-ci ne s’intéresse qu’à elle-même. Et dès l’instant où son damoiseau n’agréait pas à la seule personne qui lui montrât quelque amitié, elle a dû voir là une excellente occasion de s’en débarrasser. D’autant qu’elle ne parvient pas à se consoler de la perte de son précédent damoiseau assassiné il y a peu en rentrant du palais. Je ne crois pas, sire mon époux, que vous puissiez me faire reproche d’avoir accueilli la requête d’une de vos sujettes, conclut-elle avec un charmant sourire.
— En effet, ma mie, et je vous remercie du soin que vous avez pris. Frère Jean, ajouta le Roi en rendant le parchemin au trésorier, voici ce que vous avez pris la peine de m’apporter. Son contenu ne saurait être contesté et nous déclarons ici que ce jeune homme doit être reconnu comme appartenant à la branche syrienne de la haute maison de Courtenay… Cela dit…
— Cela dit, sire, intervint avec audace le prince Pierre, il n’en demeure pas moins que, si ce garçon ne peut plus être accusé de parricide, il n’en demeure pas moins un criminel et moi, chef de nom et d’armes de cette noble maison, je m’oppose de façon formelle à ce que ce nom si illustre soit jeté en pâture au bourreau ! Autrement dit, sire, je dénie à ce Renaud le droit de porter le même nom que moi !
— Le crime n’est pas prouvé, mon cousin. Frère Geoffroy, mon confesseur ici présent et que la reine Blanche, ma noble mère, tient en haute estime, a tenu à suivre l’interrogatoire. Malgré la torture, l’accusé a continué à proclamer son innocence. C’est la raison pour laquelle frère Geoffroy a désiré que nous l’entendions.
— Qu’a-t-il subi ? Le chevalet ? Quelques étirements ? Faites-le donc bien travailler par vos tourmenteurs, sire, et vous verrez s’il n’avouera pas.
Le « oh » indigné de la jeune reine se perdit dans l’éclat de rire d’un nouveau personnage qui venait de faire son entrée sous l’ombre de la treille, salué profondément d’ailleurs par tous les assistants après l’instant de surprise causée par son arrivée inattendue. En même temps la voix du personnage s’élevait, moqueuse, un peu traînante, un peu nasale mais pas désagréable :
— En tout cas point n’est besoin de vous faire tourmenter, cousin Pierre, pour vous faire avouer que vous êtes un fieffé menteur… doublé d’un usurpateur ! Depuis quand vous êtes-vous intronisé chef de notre famille ?
Louis IX s’était levé précipitamment pour embrasser le nouveau venu avec un visible plaisir :
— Bienvenu, sire mon frère ! Et d’autant plus que, sans nouvelles, nous vous croyions encore à Constantinople. Quel bon vent vous amène ?
— Toujours pareil depuis des années, sire mon frère ! Je cours les grands chemins à la recherche de soldats et d’or. Mais pour l’instant présent, disons que c’est un vent de justice puisque j’espère avoir la chance de tirer une victime des griffes de ce rapace. Puis-je savoir, beau cousin, ce que vous a fait ce malheureux ? Vous aurait-il soustrait quelque terre ?
Renaud avait déjà reconnu l’étrange personnage rencontré devant la maison de Maître Albert et qui se prétendait empereur. Apparemment c’était vrai et, comme il semblait animé d’une certaine vindicte contre ce Courtenay en qui il se découvrait un ennemi, sa présence était plus que bienvenue. Le personnage en question se lançait d’ailleurs, en réponse, dans une description assez embrouillée de l’affaire à laquelle Baudouin II de Constantinople mit fin assez rapidement :