— Une dame ?
— Ou une demoiselle… Bien qu’à la voir je ne gagerais pas sur sa vertu ! Elle n’a certainement pas froid aux yeux. Qui sont fort beaux d’ailleurs comme le reste de sa personne. Alors, habillez-vous… à moins que vous ne vouliez la recevoir… au lit ?
— Oh, Dieu, non !
Il se leva avec plus d’agilité qu’il ne l’aurait cru et enfila les vêtements, simples mais convenables, qu’une intention charitable avait fait déposer sur le pied du lit. Aulnay l’aida dans cette entreprise puis s’éclipsa en disant qu’il allait chercher la visiteuse. Un instant plus tard Flore d’Ercri emplissait la petite pièce de son parfum. Elle eut pour Renaud un bref sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
— Vous allez mieux, à ce que l’on dirait !
— C’est vrai et je n’espérais plus, hier encore, que ce fût possible sauf par une libération… définitive. Mais je vous croyais partie ?
— Non. Votre arrestation a terrifié dame Philippa qui s’est éloignée en hâte, mais au dernier moment j’ai réussi à la convaincre de me laisser en arrière. Le prétexte en était de me procurer certains ingrédients introuvables à Coucy et dont j’ai prétendu avoir besoin pour les soins que je lui donne. Et elle a accepté…
— Fallait-il qu’elle ait peur d’être atteinte par la disgrâce de la reine Blanche ! émit Renaud avec dédain. C’est d’autant plus généreux à vous d’avoir écrit à la reine Marguerite pour lui demander de prendre ma défense. Pourquoi l’avoir fait ?
Flore haussa les épaules :
— Elle s’était intéressée à vous une première fois, pourquoi pas une seconde ?
— C’était, je pense, pour contrarier sa belle-mère.
— Peut-être… et pourquoi pas à cause de cela ?
Elle tira de son aumônière un objet que Renaud reconnut avec un battement de cœur accéléré : le petit rouleau de parchemin qu’il regrettait tant d’avoir perdu. Elle le lui tendit en ajoutant, et sans cacher un rien d’amertume :
— Je l’ai trouvé dans votre cotte… et il m’a fait comprendre pourquoi vous teniez à servir le Roi ! Il faut que vous lui soyez cher pour que vous possédiez son image…
— Ce n’est pas son image !
— La défense est trop facile ! C’est son image… En outre cette femme porte couronne royale…
— C’est une raison j’en conviens… et qui m’est infiniment sensible. Mais ce n’est pas celle que vous croyez ! Sur cet honneur que vous avez tenté de sauver, j’en fais serment.
— Qui est-ce alors ?
— Ne me le demandez pas. Je n’ai pas le droit de vous le dire. Pardonnez-moi ! Cependant, comment avez-vous su que j’étais ici ?
— Avec l’aide de Gilles Pernon qui s’est pris d’amitié pour vous, je ne vous ai jamais perdu de vue. Si le geôlier du Châtelet a pris quelque soin de vous, c’est parce que nous l’avons payé.
— Grand merci en ce cas ! Mais pourquoi avez-vous voulu aider l’étranger que je suis ?
À nouveau elle haussa ses belles épaules, mais cette fois sur le mode désinvolte :
— Ma foi, je n’en sais rien. Il faut croire que vous me plaisiez… l’égoïsme de dame Philippa est parfois insupportable. Enfin… le vieux Pernon était si désolé de votre malheur. Il y a aussi le fait qu’en vous rejetant, la baronne manquait à la loi féodale. Son époux vous avait pris pour son homme lige, cela crée des devoirs de part et d’autre. Elle a refusé les siens sans même demander l’accord du baron Raoul et Dieu sait ce qu’elle aura pu lui raconter. Mais je me chargerai de rétablir la vérité.
— N’en faites rien, je vous en prie ! Grâce à vous, à la Reine et au secours de l’Empereur, je suis hors de danger.
— Mais banni parce que le Roi n’a pas voulu rendre un jugement qui déplaise à sa mère alors qu’il suffit de vous regarder pour voir que vous n’avez pu commettre aucun des crimes dont on vous accuse. Il faut que Raoul de Coucy puisse plaider votre cause. C’est pourquoi je lui dirais ce que je sais…
— Son mariage avec dame Philippa ne va déjà pas si bien. N’aggravez pas leur dissentiment à cause de moi. Je pars dans l’heure et jamais peut-être ne nous reverrons. C’est loin, Constantinople !
— On ne le dirait pas : votre empereur passe la moitié de sa vie sur les chemins de l’Occident. En pour l’instant vous n’allez qu’à Rome. Or, j’aimerais bien vous revoir. Alors laissez-moi faire !
— Je ne peux vous en empêcher et j’avoue qu’il m’est pénible de devoir m’exiler mais ne faites rien qui puisse compromettre un équilibre fragile. D’ailleurs, le baron ne vous croira sans doute pas…
Cette fois elle se mit à rire avec une gaieté qui réchauffa le cœur mélancolique du jeune homme.
— Ne gagez pas là-dessus contre moi, vous perdriez, mon bon ami ! À présent je vous souhaite bon voyage et bonne vie dans ces jours que vous allez vivre. Loin de nous, hélas… Loin de nous ! ajouta-t-elle avec une soudaine tristesse qui lui mit les larmes aux yeux.
Il s’approcha d’elle et prit une main qu’il sentit trembler tandis qu’il y posait ses lèvres :
— Il est doux, demoiselle Flore, de savoir que je laisse derrière moi une amie… une amie que j’espère revoir un jour !
Elle lui retira sa main et, se penchant brusquement, elle posa un baiser sur sa bouche, puis volta pour rejoindre la porte, appuya sur la clenche et se retourna :
— Si Dieu nous écoute tous deux, nous serons exaucés ! Un conseil, cependant : cachez avec soin cette image que je vous ai rendue. Ce que je regrette déjà d’ailleurs, car elle pourrait peser ce que pèse le glaive du bourreau ! Le Roi aime sa femme et, tout religieux qu’il est, tout confit en patenôtres, je le crois capable de ressentir la jalousie comme le commun des mortels ! Prenez garde !
— Je vous le promets !
L’instant d’après elle était partie. Seul son parfum demeurait, que Renaud huma durant quelques secondes en pensant que c’était, après tout, une bien charmante fille que la demoiselle d’Ercri !
CHAPITRE V
LES TRIBULATIONS D’UN PAPE
Si Renaud s’était imaginé qu’il vivrait désormais dans la lointaine et un peu magique Constantinople, perdu dans la cour foisonnante et dorée sur tranche d’un « basileus » à la française, il commettait une grave erreur. D’abord on n’alla jamais jusqu’aux rives du Bosphore, Baudouin ne supportant pas l’idée de rentrer chez lui les mains vides.
L’Empereur avait beaucoup espéré de ce long périple, entamé au cœur de l’hiver à la suite d’un songe au cours duquel un personnage solennel et barbu brandissait devant lui une pierre magique et scintillante, d’où coulait un flot d’or comme d’une source prodigieuse. Renseignements pris et après avoir consulté devins et astrologues qui pullulaient dans l’ancienne Byzance comme la mauvaise herbe dans les ruines laissées par le dernier siège, il avait conclu que le fameux Albert de Cologne, connu sous le nom d’Albert le Grand, était l’homme providentiel apparu en rêve et qui, possédant la fameuse Pierre philosophale était le seul capable de mettre fin au vide perpétuel de ses coffres… Il lui fallait alors trouver un prétexte pour quitter Constantinople sans que la jeune impératrice Marie et le peuple se crussent abandonnés.
Ce fut le Pape qui le lui fournit en lui demandant de venir assister à sa réconciliation avec l’impossible Frédéric II de Hohenstaufen, l’empereur allemand qui préférait la Sicile à son pays et l’art de vivre musulman à celui des chrétiens… On partit donc et en un assez bel arroi pour Rome, puis, après la cérémonie de retour en grâce du souverain excommunié et, beaucoup plus discrètement, pour la vallée du Rhin en laissant au palais du Latran le plus gros de l’escorte. L’avantage était double : on voyagerait plus léger – et incognito – et ce serait autant de bouches voraces que Sa Sainteté se chargerait de nourrir.