Выбрать главу

Hélas, arrivés à Cologne, Baudouin y apprit que le Grand Albert avait déserté les rives du Rhin pour tenir ses assises au bord de la Seine afin d’y dispenser son enseignement au célèbre collège Saint-Jacques, tout en entamant une œuvre encyclopédique destinée à vulgariser la science gréco-arabe.

Renaud était bien placé pour savoir ce qu’il en avait été de la visite à la maison solitaire de la rue Perdue et des nécessités toujours plus grandes du malheureux souverain. Il savait aussi que si l’on rentrait à Rome c’était moins pour y récupérer une escorte devenue encombrante que pour tenter d’attendrir Innocent IV sur des problèmes de trésorerie devenus inextricables en dépit des quelques « secours » accordés par le roi de France. Secours bien insuffisants pour un homme qui avait besoin d’une masse d’or susceptible de lever une armée solide permettant d’en finir une fois pour toutes avec le concurrent installé dans son voisinage, ce Jean Vatatzès qui s’était intitulé empereur de Nicée et rameutait tout ce qu’il pouvait de Grecs en vue de récupérer le trône byzantin.

Cependant, grâce à la générosité de Louis IX qui aimait bien son jeune cousin même s’il lui croyait une tête sans cervelle, on put au moins voyager agréablement. Le temps était beau, bien doux et Renaud, décoré du titre de strator – écuyer de l’Empereur ce qui était plus flatteur que damoiseau d’une châtelaine larmoyante –, reprit goût à l’existence en retrouvant tout naturellement sa curiosité habituelle et le plaisir de la découverte. Pour la première fois il vit la mer Méditerranée dont les flots bleus l’enchantèrent.

Il y avait aussi l’espoir, suscité par l’Empereur, que Sa Sainteté accepterait peut-être de l’entendre en confession, lui en donnerait quittance et ferait ainsi table rase des accusations portées contre lui ouvrant de ce fait un nouveau chemin vers cette chevalerie dont il rêvait. Et qui n’aurait de valeur, à ses yeux, que si elle lui était conférée par le roi de France qui l’avait condamné. C’était un espoir bien faible de toute évidence, le Souverain Pontife avait sans doute bien d’autres chats à fouetter que s’intéresser aux malheurs d’un bâtard mais Baudouin prétendait que cela n’avait rien d’impossible puisqu’il avait l’intention d’adresser lui-même la supplique…

Au fil des jours, Renaud s’attachait à son empereur errant qu’il apprenait à connaître par ce que lui en confiait Guillain d’Aulnay qui l’avait pris en amitié en dépit d’une différence d’âge d’une quinzaine d’années. Cet homme jeune, sage, cultivé et bienveillant lui retraça d’abord ce qu’avait été la vie de son prince de vingt-cinq ans, cinquième fils de ce Pierre de Courtenay sur la tête de qui la couronne impériale était tombée comme une cheminée un jour de grand vent alors qu’il avait dépassé la soixantaine, père de treize enfants, couronné à Rome par le pape Honoré III, et qui s’était fait tuer en Épire avant d’avoir eu le bonheur d’admirer sa ville capitale. Il était mort en chemin alors que son épouse Yolande de Hainaut et plusieurs de ses filles poursuivaient par la mer leur route vers Constantinople où la nouvelle impératrice eut juste le temps de donner naissance à Baudouin avant d’apprendre qu’elle était veuve. Mais le nouveau-né avait vu le jour dans la pourpre impériale des Blachernes et, de ce fait, pouvait se nommer « Porphyrogénète », un titre dont il était très fier. Cependant il n’était pas encore empereur, la couronne devant aller au fils aîné de Pierre, Philippe, resté en France, qui ne voulut même pas en entendre parler, préférant de beaucoup ses terres ardennaises à ce pays quasi légendaire, mais au bout du monde chrétien et peuplé de gens que, né quelques siècles plus tard, il eût qualifié de « métèques »… Le second fils de Pierre était entré dans les ordres donc hors service. La couronne arriva tout naturellement au troisième, Robert qui, lui, accepta et fut couronné, cette fois, à Sainte-Sophie par le patriarche Matthieu. Mais celui-là voyait surtout dans sa royauté une bonne occasion de mener joyeuse vie. Prince pusillanime et sans talent, il accumula les sottises dont la plus grosse fut de refuser une princesse grecque pour épouser la jolie fille d’un seigneur croisé sans grande importance, Baudouin de Neufville. Robert en devint si éperdument amoureux qu’il passa outre à toutes les objections pour lui offrir couronne et anneau nuptial. Malheureusement la jolie Béatrix était déjà fiancée à un chevalier bourguignon qui ne supporta pas d’être délaissé. Il conspira avec quelques barons aussi mécontents que lui et, une belle nuit, la troupe pénétra dans la chambre nuptiale, immobilisa Robert, s’empara de Béatrix, lui coupa le nez et, pour faire bonne mesure, enferma la dame de Neufville, mère de Béatrix, dans un sac de toile avant de la jeter dans le Bosphore. Après quoi on relâcha Robert, couvert de honte et méprisé de tous, qui s’en alla porter sa plainte au Pape et finit par mourir de chagrin en 1228.

La couronne de Constantinople passait alors au quatrième fils de Pierre, Henri, qui la refusa sans même prendre le temps de respirer tant l’aventure l’avait scandalisé. Restait donc le cinquième, autrement dit le petit Baudouin.

Le pauvre gamin n’avait pas connu son père et sa mère était morte misérablement, à demi folle de douleur, quand il avait deux ans. L’empereur Robert, si peu intéressant qu’il fût, l’aima beaucoup. Une tendresse qu’il partageait avec sa sœur Marie de Courtenay, déjà veuve d’un empereur de Nicée. Installée à Constantinople, ce fut elle surtout qui s’occupa de l’éducation de Baudouin. Confié aux meilleurs maîtres, il apprit plusieurs langues dont le grec, les mathématiques, l’histoire et ce qu’il convenait que sût un garçon appelé à régner sur un grand peuple. Après la mort de Robert et, la réserve de fils étant épuisée chez les Courtenay, on le maria à Marie de Brienne, seconde fille de ce fameux Jean de Brienne qui avait été roi de Jérusalem et s’en était vu chasser par l’empereur allemand Frédéric II après que celui-ci eut épousé sa fille aînée Isabelle de Brienne-Jérusalem 16. Le vieux guerrier rongeait son frein en Italie et accueillit avec quelque plaisir l’idée de servir de tuteur au jeune Baudouin en coiffant jusqu’à sa majorité une couronne de co-empereur de Constantinople.

Dans la vie quotidienne Baudouin II était un homme aimable, ami des plaisirs et bon compagnon mais, s’il plaisantait volontiers son état d’empereur errant, cela n’en cachait pas moins une réelle douleur et un regret proche de la honte. Être le plus impécunieux des souverains d’un empire dont la richesse était jadis proverbiale, d’une ville où l’or coulait presque jusque dans les ruisseaux, n’était guère supportable. Naturellement courageux, il rêvait de hauts faits, de conquêtes et de ces splendeurs qui faisaient des anciens « basileus » les rutilantes images de Dieu sur la terre. Seulement il était d’intelligence moyenne et manquait de cette force de caractère nécessaire à qui veut être un vrai et grand souverain. Ainsi l’appui de Louis IX et de sa mère lui était nécessaire et il n’acceptait de conseil que venant d’eux. Ceux-ci l’aimaient bien, d’ailleurs, mais le Roi avec plus de chaleur et d’amitié vraie que Madame Blanche. Si celle-ci se félicitait de tenir en quasi-tutelle l’empereur titulaire de Constantinople, elle n’éprouvait pour lui qu’une certaine affection fortement nuancée de mépris. Allez donc prendre au sérieux un homme qui charmait ses rêveries au son aigre d’une cornemuse !

Cette passion bizarre remontait au premier voyage que Baudouin avait fait en Angleterre pour tenter d’entraîner le roi Édouard III dans une croisade qui, en passant par les rives du Bosphore et l’Anatolie, lui donnerait un coup de main pour ramener à la raison l’empereur de Nicée et autres princes grecs acharnés à le vouloir déposséder. Le souverain britannique ayant lui-même sa suffisance de soucis pour maintenir l’héritage Plantagenêt, le pauvre Baudouin n’obtint de lui que de bonnes paroles et une très vague promesse de se pencher sur la question mais, dans une taverne de Londres, il fit la rencontre d’Angus le Roux et de sa cornemuse, la seconde aidant le premier à subsister, ce qui voulait dire engloutir tout son content de bière. Et Baudouin, fasciné par cette musique étrange, s’attacha les services exclusifs du musicien et ensuite le traîna à peu près partout à sa suite.