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Ce fut seulement en arrivant à Rome que Renaud découvrit ce nouveau personnage de l’entourage impérial. En effet, lors du départ de Baudouin pour Cologne et Paris, Angus était trop ivre pour qu’on pût seulement songer à le hisser sur un cheval et il avait bien fallu le laisser avec le reste de la suite, mais les retrouvailles furent touchantes et Baudouin passa une nuit entière au fond de son appartement du Latran à écouter Angus souffler dans son instrument.

Heureusement les murs étaient épais car l’époque n’était guère aux réjouissances musicales. L’interminable querelle entre les pontifes romains et l’empereur d’Allemagne venait de se rallumer. Elle avait vécu tant qu’avait duré le presque centenaire et coriace Grégoire IX et c’était à présent au tour de son successeur Innocent IV de faire face à un souverain schismatique par nature et fourbe plus qu’il n’est permis. La cause en était, cette fois, la ville de Viterbe, proche de Rome, mais annexée par Frédéric II, où les gens du cardinal Capocci, évêque de la ville, en étaient venus aux mains avec ceux du gouverneur impérial. Cela avait suffi pour faire voler en éclats des accords quelque peu fragiles. Chacun des adversaires en appela qui au Pape, qui à l’Empereur et, chacun envoyant à sa rescousse, la ville fut bientôt à feu et à sang… On put alors s’attendre au pire.

Cependant, au moment du retour de Baudouin Rome jouissait encore d’une très relative tranquillité, la ville papale aux sept collines connaissant habituellement des nuits plus agitées que ses jours. Hérissée de tours bâties sur les vestiges de la Rome des Césars ou sur des forteresses individuelles que les familles nobles, rivales presque toujours, avaient édifiées autant pour se protéger que pour narguer les autres, le bruit des armes emplissait plus souvent l’atmosphère locale que celui des cantiques. Frangipani, Orsini, Colonna, Massimi, Anabaldi et quelques autres se partageaient les collines, cependant que l’activité populaire se concentrait aux approches du Tibre : sur la rive gauche le Champ-de-Mars où les fours à chaux réduisaient les marbres antiques en nouveau matériau de construction – ceux tout au moins sur lesquels ne s’élevaient pas les tours féodales – et, sur la rive droite, le Transtevere où se concentraient l’activité du fleuve et celle des industrieux commerçants juifs. Le tout sous l’œil rébarbatif du mausolée d’Hadrien devenu le château Saint-Ange, une redoutable forteresse protégeant le pont Aelius et l’antique et petite basilique Saint-Pierre à demi ruinée.

Le domaine de Sa Sainteté, c’était le mont Caelius où, depuis le IVesiècle, siégeaient la résidence et l’administration pontificales. Le palais du Latran était alors un ensemble un peu confus de bâtiments reliés par un portique, le « corridor du Latran ». Il y avait plusieurs triclinia, ou salles à manger, dont la plus magnifique était le triclinium de Léon III, siège des banquets solennels. Venait aussi la salle du Concile ornée de somptueuses mosaïques et au milieu d’une fontaine bleu et or. Et puis des chapelles dont celle du Sancta Sanctorum avec des écoles de chanteurs, un séminaire pour les jeunes prêtres, sans compter un jardin planté de pins et bien entendu tous les services nécessaires à la vie quotidienne d’un palais papal et de ses habitants. Un palais si vaste que sa voisine, la basilique Saint-Jean-de-Latran, « la mère et la première de toutes les églises de la Ville et du Monde », faisait figure d’annexe en dépit de sa splendeur. L’ensemble s’élevait dans un auguste isolement, le défunt pape Grégoire IX ayant fait raser à son avènement les tours féodales trop proches à son gré.

Ce lieu si plein de majesté, de beauté et de grandeur, dont la première impression eût dû être de sérénité, était loin de l’inspirer. Ses salles et ses jardins, au lieu de renvoyer l’écho discret du pas cérémonieux des cardinaux, de ceux humblement mesurés des prêtres et des moines et du glissement quasi aérien des serviteurs sur fond d’oraisons ou de chants religieux, résonnaient comme un gong gigantesque du fracas des armes, des galopades des chevaux, du piétinement des soldats et des voix vigoureuses clamant des ordres dans l’air chaud et humide de Rome. Si les cloches, elles, se taisaient, c’était plutôt bonne chose car elles n’eussent pu sonner que le tocsin pour compléter ce tableau d’apocalypse.

Les nouveaux arrivants trouvèrent le Pape dans son cabinet privé qui ressemblait davantage à l’état-major d’un chef de guerre qu’à la salle de réflexion d’un successeur de saint Pierre. À cette différence toutefois que, s’il regorgeait de hauberts, de heaumes et autres chapeaux de fer, il y régnait un ordre absolu et un silence où s’entendait seule la voix sèche et précise d’Innocent IV.

S’il ne possédait pas la carrure physique de son irascible prédécesseur, l’ex-cardinal Sinibaldo Fieschi en imposait tout autant bien que d’une autre façon. Ce Génois avoisinant la cinquantaine était doué d’une intelligence froide et calculatrice, d’une personnalité active uniquement tournée vers les réalités, d’une retenue prudente et d’une grande souplesse qui lui permettaient d’exploiter sans scrupules les avantages acquis. Jadis ami de Frédéric II qui espérait, en poussant à son élection, réaliser enfin son rêve d’avoir un pape à sa botte, il s’était mué à peine assis sur le trône de Pierre en son adversaire le plus acharné car, ne considérant plus que les intérêts de l’Église, il leur sacrifia sans hésiter ses sympathies personnelles.

L’entrée de l’empereur de Constantinople annoncée par un héraut interrompit ce qui n’était rien d’autre qu’un conseil de guerre : les simarres cardinalices recouvraient plus de cottes de mailles que de soutanes en soie. Le Pape regagna le siège surélevé qui se trouvait dans toutes les salles de réception tandis que les autres personnes présentes se rangeaient autour de lui formant ainsi une assemblée assez impressionnante surtout pour le jeune écuyer. Être admis en présence du Pape était plus que Renaud eût jamais espéré, et ce fut en toute humilité qu’il s’agenouilla tandis que Baudouin allait baiser le gros saphir ornant l’annulaire droit du Pontife.

— Impériale majesté, notre fils en Jésus-Christ, vous voici donc de retour ? fit Innocent IV avec un froid sourire. D’où nous arrivez-vous aujourd’hui ?

— De France, Très Saint Père, où j’ai obtenu du roi Louis une courte audience…

— Et en quelles dispositions l’avez-vous trouvé envers nous ?

— Mais… les meilleures du monde. Louis se veut fils obéissant de la Sainte Église et s’est réjoui sincèrement de l’élection de Votre Sainteté…

— Nous n’en doutons pas, mais envers l’empereur Frédéric ?

— Le sujet n’a guère été abordé. Le Roi s’est tenu satisfait de l’accord intervenu ce printemps entre le Souverain Pontife et l’Empereur.

— Un accord qui n’a pas tardé à voler en éclats à Viterbe qu’à présent les soudards de Frédéric assiègent depuis un mois. Ne le saviez-vous pas ? ajouta Innocent devant la mine surprise de son hôte. Comment en ce cas avez-vous pu traverser la région pour arriver céans ?