— Quelle horreur ! s’exclama Renaud effaré. Sa Sainteté a été élue dans ces conditions abominables ?
— Non. Les malheureux ont élu un vieillard encore vivant, Geoffroi de Sabrina… qui mourut dix-sept jours plus tard. Vous imaginez bien qu’après pareille aventure personne n’avait plus envie d’entrer en conclave et il y eut vacance durant un an. Je dois dire que c’est à notre roi Louis que l’ordre a dû de revenir. Ce roi si bon, si mesuré écrivit à Frédéric une lettre tellement sévère qu’elle le fit réfléchir : il estimait Louis et ne tenait pas à irriter la France. Innocent fut élu… et vous savez la suite.
— Que va-t-il se passer à présent ?
— Je l’ignore mais ce que je sais pertinemment c’est que nous autres, gens de Constantinople, n’avons plus grand-chose à espérer en fait d’aide… à moins que la croisade ne s’organise très vite.
— Allons-nous donc partir en tournant le dos à tout cela ?
— Vous ne connaissez pas notre empereur. Il est loyal et vaillant chevalier. Jamais il n’abandonnera le Pape qui est son ami. Il est probable que nous allons combattre pour lui… Avec Orsini sur nos arrières !
— Comment ? Il est encore vivant celui-là ? Le Saint Père ne lui a pas fait payer ses forfaits ?
— Ce n’aurait servi qu’à rendre sa famille enragée. Car il n’y en a pas qu’un, hélas, et ils tiennent à eux seuls presque la moitié de Rome. Sans doute en seraient-ils rois à l’heure présente s’il n’y avait les Colonna, leurs ennemis jurés aussi redoutables que les Frangipani et les Massimi qui arrivent à maintenir le plus souvent balance égale. Mais en cas de siège…
Le geste évasif du maréchal laissait porte ouverte à toutes les suppositions.
Durant quelques jours on vécut au rythme des chevaucheurs apportant des messages toujours plus inquiétants cependant que commençait à s’épanouir, à la manière d’un chat qui s’apprête à croquer une souris, le visage brutal de Gaetano Orsini.
Un soir que Baudouin achevait de souper avec ses familiers dans son appartement et en petit comité, ce qui supprimait le protocole, le Pape entra sans se faire annoncer. Ce qui à l’exception de l’Empereur précipita les trois autres à genoux dans un certain désordre. Renaud, qui se disposait à servir du vin de Palerme à son maître, réussit en serrant le flacon contre sa poitrine à n’en rien répandre.
— Relevez-vous, mes enfants ! dit le pontife avec une douceur inhabituelle. Nous voulons seulement entretenir l’Empereur, mais point n’est besoin de vous retirer. Nous savons que vous avez son entière confiance… et nous ne refusons pas les sages conseils.
Il alla s’asseoir près de la fenêtre ouverte sur le jardin qu’il prit soin de refermer lui-même auparavant. Baudouin le rejoignit et les autres se tinrent à quelque distance. Renaud pensa qu’Innocent avait changé. Son étroit visage si finement sculpté se creusait de plis soucieux et le cerne de ses yeux trahissait ses insomnies, mais sa voix restait ferme et incisive, ne traduisant en rien les soucis qui devaient l’accabler :
— Si nous avons bonne mémoire, c’est un navire génois qui vous a amené à Civita Vecchia ? Devait-il repartir après vous avoir mis à terre ?
— Non, Très Saint Père. J’avais indiqué au capitaine de m’attendre, fût-ce jusqu’au prochain printemps afin d’être certain de regagner mon empire par le chemin le plus sûr au cas où…
— … où vous auriez reçu de nous l’or dont vous avez besoin pour lever des troupes…
— En effet, mais… dans les conditions présentes…
— Vous devinez que vous n’avez guère à attendre de nous, mon pauvre ami. Cependant ces conditions peuvent se modifier si je parviens à réaliser le plan que j’ai conçu…
Le changement de langage ne passa pas inaperçu. En employant la première personne du singulier au lieu du pluriel de majesté, Innocent laissait deviner que ce plan ne concernait que lui-même. Ses auditeurs ne restèrent pas dans l’expectative car il enchaîna aussitôt :
— Il faut que je parvienne à m’embarquer pour Gênes et de là gagner le royaume de France où, ayant réuni le concile, je frapperai Frédéric II d’un nouvel anathème et l’empire tout entier d’interdit…
— Votre Sainteté entend partir seule ?
— Exactement. Mais pas d’ici. Voilà ce que j’ai décidé : vous allez annoncer votre départ et, me sentant assez souffrant depuis ces cruels événements, je vais choisir de me rendre dans ma ville de Civita Castellana qui est à mi-chemin de Viterbe… et peu éloignée de votre port, pour m’y reposer mais aussi me rendre… au-devant de Frédéric pour tenter de nous accommoder.
— C’est de la folie, Saint Père !
— Nullement. Cela bernera Orsini qui verra là une magnifique occasion de me fermer le retour à Rome et nous permettra de faire un bout de chemin ensemble, mon fils, ajouta-t-il avec l’ombre d’un sourire. En apparence du moins. En fait, nous ne nous quitterons pas. Quand vous sortirez au grand jour de Civita Castellana… vous aurez dans votre suite un membre supplémentaire : un soldat, par exemple, auquel il faudra trouver un autre nom qu’Innocent. Une fois à Gênes, je serai chez moi, dans une cité sûre et hors d’atteinte de cet empereur du diable !
— Mais… on s’apercevra vite de…
— De mon départ ? Que non pas. Je vais être fort malade durant quelques jours et le cardinal de Saint-Nicolas assurera l’intérim. En France, nous saurons bien obtenir du roi Louis la croisade dont vous avez tant besoin ! déclara-t-il d’un ton tranchant qui écartait toute discussion. Que pensez-vous de ce plan ?
— Qu’il me paraît bon…
— C’est le seul possible si nous voulons échapper aux griffes de l’Antéchrist dont le plus grand bonheur serait de nous jeter en quelque noire prison, tandis qu’il ferait peut-être une mosquée de notre basilique Saint-Jean…
Cette fois Baudouin en signe d’humilité mit un genou en terre devant celui qui redevenait le Souverain Pontife.
— Mes gens et moi-même sommes fils dévoués de l’Église, prêts à la servir en toutes choses en la personne de Votre Sainteté…
— Nous n’en attendions pas moins de vous, mon cher fils ! Avec l’aide de Dieu, un jour éclatant succédera aux ténèbres qui tentent de nous engloutir. Et vous rentrerez en maître à Constantinople…
Un geste de bénédiction et la mince silhouette blanche s’évanouit silencieusement dans l’ombre, à peine éclairée de torches des passages et galeries du palais. Henri Verjus qui n’ouvrait guère la bouche que pour prier ou manger émit alors de sa voix lente :
— Sauver le Pape des fureurs de l’Empereur est bonne chose sans doute mais est-ce le meilleur choix pour le maître de Constantinople ?