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— Recueillez-vous un moment ! conseilla le Pape. Et puis parlez sans crainte et surtout sans rien chercher à dissimuler. Nous voulons « tout » savoir. Vous commencerez par votre histoire.

Alors, à la suite de quelques instants d’une réflexion où il eut toutes les peines du monde à mettre deux idées bout à bout, Renaud entreprit le récit de sa courte vie et, après un début hésitant, difficile, découvrit que cela devenait plus aisé à mesure qu’il parlait. Cet homme en blanc assis devant lui était sans doute le maître de la Chrétienté tout entière, mais son regard attentif, encourageant, était plein de compréhension. Alors il n’omit rien… Pas même le secret qu’Adam Pellicorne avait emporté dans sa tombe : celui de sa naissance. Un scrupule de conscience né après qu’il eut tout relaté, le poussa à cette ultime confidence.

— Ainsi, murmura Innocent qui, depuis un moment, semblait plongé dans une profonde méditation, Thibaut de Courtenay était votre aïeul… et non votre père. Nous nous en doutions, d’ailleurs… à cause de la grande différence d’âge. Il est difficile d’imaginer une jeune princesse éprise d’un vieillard.

— Votre Sainteté… le condamne-t-elle pour ce mensonge ? Il ne l’a commis que par amour pour moi…

— Inutile de plaider une cause qui n’en a pas besoin ! Peut-être qu’à sa place nous aurions agi de même. Il faut aimer chèrement pour charger son âme d’un mensonge par-delà la tombe, mais quand l’aïeul paternel n’est autre que… Saladin, le problème est difficile à résoudre. Sauf à vous condamner à une vie misérable, rejeté de la Chrétienté, ce qui est beaucoup pour un enfant. Sauf… auprès d’un seul souverain, peut-être…

— Le… lequel ?

— Mais ce démon de Frédéric ! Il est à moitié musulman si ce n’est tout entier. Il vous ferait sans doute place entre ses poètes, ses danseuses, son harem et ses animaux bizarres…

Une bouffée d’indignation redressa Renaud :

— Oh non !… Déjà le fait d’être né en Terre Sainte a fait de moi une sorte de curiosité, mais à ce point…

— Allons calmez-vous ! Il ne saurait en être question et nous pensons à présent que, désirant vous charger en outre de retrouver la Vraie Croix, Thibaut de Courtenay a fait le bon choix ! Priez, maintenant, nous allons vous donner… ainsi peut-être qu’à son âme peut-être en peine, notre absolution pleine et entière. Il vous en sera remis acte manuscrit signé de notre main afin que s’effacent les accusations mensongères portées contre vous.

Tandis qu’il articulait les paroles rituelles, sa longue main pâle traçait le signe de la Rédemption sur le jeune homme prosterné devant lui. Puis il se leva et laissa tomber :

— La pénitence que nous vous imposons est, lorsque vous aurez repris la Très Sainte Croix à la terre souillée par les Infidèles, de nous la rapporter… si nous sommes toujours de ce monde. Ou à notre successeur ! Le roi Louis, ajouta-t-il d’un ton indifférent reflétant un mécontentement ironique, possède quasiment la totalité des Saintes Reliques de la Passion, alors que la Papauté en a si peu que rien ! Il en aurait même un petit fragment de cette Croix… Cela nous paraît suffisant !

Ayant dit, il repartit vers l’arrière du bateau, laissant Renaud un peu éberlué mettre de l’ordre dans ses émotions contradictoires, mais surtout se laisser inonder par la joie ainsi que par le beau soleil de cette matinée triomphante. Il n’allait plus avoir à porter le poids de l’accusation de ce misérable bailli ni celui de la suspicion des autres. Puisque le Pape le déclarait innocent, plus personne n’oserait lui jeter l’infamie au visage. Même le roi de France serait bien obligé d’en convenir et Renaud anticipait déjà le bonheur qu’il éprouverait lorsque la reine Marguerite lui sourirait. Parce qu’elle l’avait si bien défendu dans les mauvais jours !

Une seule chose diminuait un peu sa joie : Thibaut lui avait fait promettre de porter la Vraie Croix au roi Louis et voilà que le Pape, son sauveur, la réclamait pour lui ! Il s’en préoccupa un moment mais l’impression de bonheur fut la plus forte. Il serait bien temps de se soucier du destinataire lorsqu’il aurait reçu le suprême symbole de la présence de Dieu, la Croix insigne vers laquelle s’étaient tournés tant de visages à l’heure de l’espérance et à celle de l’agonie… Il était trop jeune, trop droit, pour avoir appris à ruser avec les autres comme avec lui-même. Aussi conclut-il son dilemme en pensant qu’il pourrait toujours, le temps venu, s’en rapporter au jugement du roi Louis. De toute façon ce n’était pas pour demain.

L’arrivée du Souverain Pontife à Gênes prit des allures triomphales. La bannière papale avait été hissée à la pomme du mât et, dès que l’on sut qu’Innocent approchait, la ville entière parée comme pour une fête dévala des montagnes jusque sur le port cependant que, dans toutes les rues, on s’affairait à faire couler des fenêtres les plus belles tentures, tapis et pièces de soie. Le Doge 19 lui-même prit place dans sa galère dorée pour venir à sa rencontre avec la plus haute noblesse de la grande cité marchande. Les hommes de sa famille, les Fieschi, vinrent s’agenouiller devant lui pour baiser, à sa main, l’anneau du Pêcheur et ce fut au milieu d’une foule en délire. Il fut conduit à la cathédrale rendre grâce de l’heureux voyage avant d’aller prendre logis au palais de l’archevêque, qui était d’ailleurs son cousin.

Sous les ornements somptueux revêtus pour la circonstance Innocent IV rayonnait en dépit de son habituelle retenue. Il savait qu’à Gênes il n’avait plus rien à craindre de son ennemi et que c’était au tour de Frédéric de trembler. Et, de fait, la nouvelle de son arrivée éclata chez l’Empereur comme un coup de tonnerre et déchaîna chez lui une véritable crise de fureur :

— J’allais le faire échec et mat, hurlait-il, et voici que les Génois renversent l’échiquier !

Mais le vin était tiré, il fallait le boire. Cependant Innocent ne désirait pas s’attarder dans sa ville natale : c’était en France qu’il voulait se réfugier afin de réunir le concile qui lui permettrait de lancer la foudre sur l’Antéchrist. Une délégation d’évêques et d’abbés de haut rang fut donc envoyée au Roi qu’elle rencontra dans l’abbaye de Cîteaux où Louis assistait au chapitre général de l’Ordre.

Les émissaires s’agenouillèrent devant lui en rappelant que jadis son bisaïeul Louis VII avait accueilli à Sens le pape Alexandre III en lutte contre Frédéric Barberousse et en demandant qu’Innocent puisse s’installer à Reims. Ce fut un moment de grande émotion et plus encore lorsque le Roi, à son tour, s’agenouilla devant les délégués pour remercier de la confiance mise en lui par le Pape… mais déclara doucement qu’il lui fallait entendre le conseil de ses barons, car accueillir le Pontife Suprême dans la ville du sacre pour y anathématiser l’Empereur équivalait à une déclaration de guerre. Et le roi de France qui entretenait des relations courtoises avec Frédéric ne souhaitait pas plonger dans les malheurs d’un conflit un royaume auquel il avait su rendre la paix. Cependant – et cela fut suggéré au cours d’un entretien privé – il ne verrait aucun inconvénient à ce que Sa Sainteté choisît de s’établir tout près de ses frontières : dans la puissante ville de Lyon, par exemple, terre d’empire mais fief du comte de Savoie et surtout siège du plus imposant archevêché de la Chrétienté portant le titre prestigieux de primat des Gaules. Celui qui en était investi était alors Philippe de Savoie, frère du comte. Ce qui laissait supposer qu’au cas où l’Empereur aurait la mauvaise idée de marcher sur Lyon, le Roi ne pourrait éviter d’aller au secours d’une ville beaucoup plus française qu’impériale.