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— Partir si loin ? Et dans l’état où il se trouve ?…

Blanche de Castille ne manqua pas une si belle occasion de changer son angoisse en colère :

— Ne dites pas de pauvretés, Marguerite ! Il ne va pas s’embarquer au sortir de son lit. Une croisade demande une longue et minutieuse préparation si l’on ne veut pas la vouer à l’échec mais le fait demeure : si Louis guérit… et il va guérir, j’en suis certaine, il partira pour des années peut-être et dans ces terribles contrées où le soleil peut frapper à mort, où l’eau est souvent mauvaise. Ses intestins fragiles ne le supporteront pas. Et pas davantage le royaume qui est sans doute en paix mais ne le restera pas longtemps si le Roi s’éloigne… Mon Dieu ! Que va-t-il advenir de ce pauvre pays ?…

Elle laissait sa douleur – bien réelle parce que c’était la mère qui s’exprimait ! – l’envahir à nouveau mais Marguerite qui d’abord ne savait trop que dire vit tout à coup en face d’elle le regard étincelant de la jeune Sancie et son sourire épanoui accompagnant une mimique un peu obscure sans doute mais qu’elle finit par comprendre. Ce fut même un trait de lumière :

— Madame ma mère, dit-elle doucement, ne pensez-vous pas que Dieu a permis à mon cher époux de demeurer parmi nous justement pour ce beau dessein ? C’est grande pitié de ce qui fut le royaume de Jérusalem et les premiers à lui donner secours ont toujours été ceux de France. Le roi Philippe Auguste dont Dieu ait l’âme a libéré Saint-Jean-d’Acre…

— Mais comprenant que l’intérêt du royaume exigeait sa présence, il s’est hâté de revenir. Peut-être a-t-il regretté d’être parti ?

— Pour ce que j’en sais, il n’était pas homme à cela. Ce qu’il faisait était mûrement réfléchi. La croisade ne lui a-t-elle pas permis de se débarrasser pour un assez long temps de Richard d’Angleterre ?

— Certes, mais la situation est devenue différente. Henry III, que vous devez bien connaître par les nouvelles que vous en donne votre sœur Éléonore qui est sa reine, n’a nulle envie de se croiser, n’est-ce pas ?

— Voilà plusieurs mois que la reine d’Angleterre ne m’a écrit, fit Marguerite d’un ton détaché. Cela peut se comprendre si l’on considère que son époux n’est pas aussi grand roi que le mien. Ce qu’elle savait déjà en se mariant puisque, dès avant les épousailles, notre sire… et vous-même, Madame, aviez si bellement battu, à Taillebourg, le roi Henry !

Ce fier souvenir adoucit un peu l’humeur de Blanche mais ce ne fut qu’un instant avant qu’elle n’enfourche un nouveau cheval furieux…

— Réfléchissez un peu, ma fille ! Le roi parti, ce serait pour celui-là une excellente occasion de venir reprendre ce qu’il a dû abandonner. C’est un petit sire, je vous l’accorde, mais sa mère, l’infernale Isabelle, vit toujours qui, après la défaite et sa tentative d’empoisonnement contre mon fils a dû venir faire amende honorable devant nous et garde sa haine recuite 22.

— Elle est nonne à présent. Retirée à l’abbaye de Fontevrault.

— … Où reposent les rois Plantagenêt. Elle renie ce malheureux Lusignan, son second époux, elle ne veut plus se souvenir que d’avoir été reine d’Angleterre et reprend ainsi son rang. Même parmi les morts !

— Là où elle est, Dieu a dû prendre en pitié cette âme égarée. En outre, c’est une vieille femme à présent, ajouta Marguerite qui s’aperçut trop tard de son impair.

Déjà la réponse lui arrivait comme une flèche :

— Elle n’a que deux ans de plus que moi !

— Mais tellement moins de sagesse et d’expérience ! Croyez-moi, Madame ma mère, le Roi en se croisant savait bien que le royaume ne pâtirait en aucune façon… puisque vous seriez là !

Les yeux noirs de la reine mère se rétrécirent en scrutant le gracieux visage, si parfaitement innocent, de sa bru.

— Si le Roi s’absente, la régence revient à son épouse. De droit !

— Qu’en ferais-je, gémit Marguerite d’un air effrayé, moi qui n’entends rien à la politique alors que vous y êtes si entendue et que vous avez régné si bellement durant que mon cher sire était enfant ? Personne d’ailleurs ne comprendrait que la régence ne vous revînt pas… Et moi la toute première qui ai déjà tant de mal à donner les héritiers qu’il faut à un grand royaume. Sachez-le, ma mère, si l’on me voulait investir de si lourde charge, je la refuserais !

— Vraiment ?

Marguerite eut alors un joli geste. Avec ce charmant sourire qui lui gagnait tous les cœurs, elle vint plier le genou devant Blanche, prit sa main, la baisa :

— Voyez ! Dès à présent je vous rends l’hommage lige comme il sied à la première de vos sujettes…

Ce fut si bien dit que Blanche, le visage soudain libéré de ses nuages, releva Marguerite pour lui donner un baiser sur le front :

— En vérité, vous êtes une bonne fille ! dit-elle.

Après quoi, elle regagna son appartement mais ce fut seulement après avoir laissé passer trois ou quatre minutes, que la jeune reine se tourna vers sa suivante. Celle-ci riait sans retenue :

— Vive Dieu, Madame, vous avez été magnifique et la voilà toute requinquée à l’idée de régner à nouveau ! Désormais il faut prendre grand soin de vous, afin de nous donner un bel enfant avant de nous préparer pour la croisade !

— Crois-tu vraiment que l’on me permettra de suivre mon époux ?

— C’est la chose la plus normale du monde ! Une reine ne quitte pas son époux quand il part pour accomplir le saint pèlerinage. Même les armes à la main. Cela s’est toujours fait.

— Elle peut convaincre mon cher sire de me laisser là ?

— Le peuple vous aime. Vous pourriez sans le vouloir faire de l’ombre à la régente. Elle sera trop contente d’être débarrassée de vous… Mais moins que vous d’être débarrassée d’elle ! Et le Roi sera tout à vous.

— Et à Dieu ! Ne l’oubliez pas !

Dans les jours qui suivirent, Louis se remit si bien en effet qu’il put reprendre, avec la charge du pouvoir, les exercices de piété qui faisaient partie intégrante de sa vie quotidienne. Ce qui n’était pas rien et plongeait entourage et peuple confondus dans une admiration qui le canonisait d’avance.

Tous les matins, il entendait ses Heures avec chants et une messe de requiem sans chants puis la messe du jour ou du saint selon le cas avec chants. Après le repas il s’accordait une sieste sur son lit. Ensuite, avec l’un de ses chapelains, il entendait l’office des morts, ainsi que vêpres et complies le soir venu. Naturellement il jeûnait en Carême, dans l’Avent et dans les temps prescrits par l’Église, et veillait attentivement à faire de nombreuses charités et à consacrer quotidiennement une partie de son activité à soulager des misères. Ce qui ne l’empêchait pas d’abattre au service de son royaume un travail considérable, et quand il le fallait d’endosser le harnois de guerre et de batailler aussi rudement que les meilleurs de ses chevaliers. En outre, s’il lui arrivait de rendre rude justice, il savait être compatissant quoique intransigeant sur les questions de l’honneur et de la vertu. Les dames l’admiraient en le redoutant un peu sachant qu’il n’aimait point le faste – sauf quand il fallait déployer la majesté royale ! – et qu’il pouvait se montrer caustique en soulignant avec ironie les atours trop riches ou trop peu conformes à la bienséance. Dans cet ordre d’idées, il plaisantait volontiers sa jeune épouse sur son goût des robes chatoyantes, des somptueuses fourrures et des beaux joyaux. Ce qui avait le don d’exaspérer Sancie :