Un soir – c’en devait être un puisqu’une chandelle était allumée ! –, Renaud eut l’impression qu’on le tirait d’un puits de chaleur pour l’amener à une température plus clémente. Il n’y avait plus de brumes incandescentes et l’ange penché sur lui prenait l’apparence d’une femme vêtue de gris pâle avec sur la tête un voile bleu. Il savait que c’était l’ange parce qu’il reconnaissait son visage aux traits sévères, mais cette fois il souriait et cela changeait tout. Le blessé se sentit vivant, délivré de ses démons, de tous les fantasmes de la maladie.
— Hé bien, émit l’ange avec dans la voix une résonance gaie rappelant le petit accent de la reine Marguerite. On dirait que, tout compte fait, nous avons décidé de vivre ?
— Il me semble… que l’on a dû décider pour moi, fit Renaud d’une voix enrouée qui lui parut venir de ses pieds. Dame, vous croyez vraiment que je vis ? Voilà si longtemps que je ne sais plus…
— Je peux assurer aujourd’hui que le danger s’éloigne, mais pendant des jours nous avons craint pour votre vie. À cette heure la blessure se referme et le poumon ne siffle plus. Loué soit Dieu ! Cependant ce n’est pas encore la guérison. Comment vous sentez-vous ?
— Très las. Il me semble que je n’ai plus de forces…
— Elles reviendront avec une bonne nourriture et un exercice mesuré. Pour l’instant, vous avez besoin de beaucoup de repos.
Les yeux du blessé faisaient le tour de l’endroit où il se trouvait. Une pièce exiguë ressemblant à une cellule monacale mais l’étroite couchette était confortable et, sur la petite fenêtre qui laissait pénétrer un rayon de soleil, un pot de basilic déployait ses jeunes feuilles d’un si joli vert qu’elles résumaient toute la campagne. Au mur nu, une simple croix de bois brun.
— Où suis-je ? demanda Renaud.
— Dans les combles du palais. Notre sire dont vous avez sauvé la vie a voulu que l’on vous soigne chez lui. Et c’est moi qu’il en a chargée. Je me nomme Hersende et je viens de Provence comme notre jeune reine. Le bon comte Raymond Bérenger, son père, bien que malade lui-même, m’a envoyée quand il a su le roi Louis en si grand péril de mort. Alors j’ai quitté Forcalquier pour venir à son aide mais, quand je suis arrivée, Dieu avait déjà fait l’ouvrage.
— Vous êtes… médecin ? émit Renaud abasourdi.
— Je dirai mire… ou plutôt miresse, car je n’ai reçu le sceau d’aucune école. Tout ce que je sais, je le tiens de mon père qui a étudié à la fameuse université de Montpellier. Il prétend qu’à présent j’en sais autant que lui et qu’il n’a plus rien à m’apprendre… Laissez-moi voir votre blessure !
Hersende possédait les doigts les plus légers et les plus habiles qui soient. Sans faire souffrir son patient, elle ôta l’emplâtre protégeant la plaie, la nettoya avec un tampon de charpie trempé dans du vin, examina avec attention les menues lèvres qui se refermaient de façon satisfaisante, les enduisit d’un baume « samaritain » qui était fait d’huile d’olive et de vin rouge cuits ensemble et réduits jusqu’à obtenir une sorte de crème, recouvrit le tout et soupira :
— Vous avez eu de la chance : la lame a évité le cœur, mais le poumon a été touché. Pas très profondément je pense. Il a l’air de se remettre assez bien…
— Je peine un peu à respirer. Est-ce que cela passera ?
Il semblait si inquiet tout à coup qu’Hersende lui sourit :
— Vous voulez savoir si vous pourrez encore vous battre ? Manier l’épée…
— Aller en croisade ! Oh oui, c’est tout ce que je désire de ce monde !
— Vraiment tout ? À votre âge ? C’est bien triste. Mais rassurez-vous : même si dans les premiers temps vous respirez avec un peu de gêne, cela passera et vous pourrez récolter encore autant de blessures que vous voudrez !
— Grand merci, dame Hersende ! Vous me donnez grande joie ! Et puis… vous serez là pour me raccommoder… à moins que ne repartiez en Provence puisque le Roi est guéri ?
— Non. Notre sire désire que je reste. Pour Madame Marguerite d’abord qui attend un nouvel enfant et à qui je vais devoir, en tant que ventrière, donner mes soins. La pauvre en a déjà perdu deux et il faut que cela se passe bien ! Reposez-vous à présent ! Avez-vous faim ?
— Il me semble… oui !
— On va vous apporter à manger. Vous devez reprendre des forces.
Elle allait sortir, emportant l’emplâtre et la charpie souillée. Renaud la retint :
— Encore un mot, s’il vous plaît. L’homme qui a voulu tuer le Roi ? Qu’en a-t-on fait ?
— On l’a exécuté, bien sûr, mais au lieu de le tirer à quatre chevaux, on l’a seulement pendu et sans torture préliminaire puisqu’il avait déjà tout dit. Ainsi l’a voulu notre bon sire Louis. Tenez-vous en repos maintenant !
Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire. D’autant que Renaud se sentait vraiment las, mais heureux parce qu’il était vivant d’abord et que c’est une sensation merveilleuse même quand on peine à respirer, mais aussi parce qu’on l’avait installé au palais de la Cité. Au palais ! Sous le même toit que Marguerite, sa reine bien-aimée… Elle était là, quelque part au-dessous de cette chambrette sous les combles. Tout près en vérité ! Et il se prit à rêver qu’elle viendrait peut-être le voir… Du coup, il se soucia de son aspect. De quoi pouvait-il avoir l’air ? Il passa la main sur sa figure encombrée d’une barbe de plusieurs jours qui ne devait pas être bien flatteuse. Il avait l’impression qu’elle poussait dans tous les sens. Quant à ses cheveux, une vraie broussaille ! Mais peut-être l’étrange femme-médecin serait-elle assez bonne pour lui procurer un barbier ?
Il le lui demanda quand elle revint, armée d’un flacon et d’une cuillère à l’aide de quoi elle lui fit avaler un liquide épais et verdâtre dont le goût d’herbe n’était pas désagréable. Sa prière la fit rire :
— Déjà le souci de plaire ? C’est bonne chose et j’admets que vos cheveux ont grand besoin des ciseaux, mais si j’étais vous je laisserais ma barbe croître encore un peu. Vous avez les joues hâves et des yeux creux qu’à votre place je ne me presserais pas d’exposer aux regards !
Ainsi renseigné, il n’insista pas, se contentant de dévorer le contenu du plateau qu’une servante apportait : volaille rôtie, pain blanc et fromage frais accompagnés d’un petit pot de vin, en pensant que c’était sans doute le meilleur moyen d’avoir une mine présentable…
Son repas achevé, il se laissa aller dans son lit afin de céder au sommeil qui venait, quand la porte s’ouvrit à nouveau sur un froissement de robe. Pensant qu’Hersende revenait il garda les yeux clos mais, au bout d’un moment, conscient d’une présence immobile près de son lit et surtout d’un parfum autre que celui de la « miresse », il releva les paupières et tressaillit : Blanche de Castille était devant lui. Les mains au fond des larges manches de son surcot de drap blanc ourlé d’hermine, elle le regardait avec une intensité qui l’effraya : elle était bien la dernière personne qu’il eût envie de voir, leurs précédentes rencontres ne lui ayant guère réussi.