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— Madame la Reine, bredouilla-t-il. Très noble dame je…

— Ne craignez rien ! dit-elle avec une douceur bien inattendue chez elle. Je ne viens pas vous tourmenter mais voir comment vous vous sentez. Dame Hersende s’est longuement inquiétée de vous car la fièvre ne cédait pas, mais aujourd’hui elle se montre confiante… J’ai cependant voulu m’en assurer.

— Madame la Reine est… très bonne !

— Êtes-vous certain de le penser ? Je ne vous ai guère donné l’occasion de l’apprécier. Il est vrai que je ne vous aimais pas et pas beaucoup plus aujourd’hui. Vous me rappelez un trop mauvais souvenir. Mais… vous avez sauvé le Roi en vous jetant au-devant du couteau de l’assassin, donc au péril de votre vie. Et de ce geste je vous serai toujours reconnaissante. Le Roi saura, je crois, vous remercier et je voudrais, pour ma part, vous donner une marque de gratitude. Que voulez-vous ?

— Rien… sinon servir la Couronne ainsi que me l’a fait jurer à son lit de mort sire Olin des Courtils que j’appelais mon père.

— Vous n’aimez pas l’empereur Baudouin ?

— Oh si ! Je lui voue humblement respect, affection et gratitude pour m’avoir pris sous sa protection d’abord. Ensuite pour… lui-même. Mais… il est souverain de Constantinople. C’est donc là qu’il doit être et c’est bien naturel puisque c’est son fief et qu’il y est né, mais pour moi Constantinople ne signifie rien. J’y serais un étranger par conséquent malheureux…

— Et où ne seriez-vous pas un étranger ?

— En France, bien sûr, puisqu’elle m’a nourri, élevé…

— Mais c’est en Terre Sainte que vous avez vu le jour, n’est-ce pas ?

— C’est vrai et c’est d’elle que je rêve. Aussi ce que je souhaite par-dessus tout, c’est de suivre le Roi et plus encore depuis qu’il a pris la croix…

— La croisade ! grommela Blanche… Magnifique et insensée !… S’en aller au bout du monde, bannières au vent et chevaux piaffants en laissant derrière soi un royaume abandonné !

— Abandonné ? Que non pas Madame la Reine puisque vous resterez.

— Ah ! Vous aussi !… Mais songez donc, jeunes fous que vous êtes tous, que je ne suis plus jeune, que je peux mourir !

— Non, Madame. Dieu ne le permettra pas puisque c’est pour libérer le tombeau de son Fils que le Roi s’en ira !

Il l’avait dit tranquillement, comme s’il s’agissait d’une évidence, et la reine mère posa sur lui un œil méditatif :

— Dirait-on pas parole d’évangile ? Où prenez-vous vos certitudes, mon garçon ?

— Je ne sais pas. Cela me vient tout seul…

À nouveau elle le regarda, se demandant peut-être s’il ne se moquait pas d’elle ; non, le blessé était serein et ne faisait qu’énoncer ce qui devait être pour lui une vérité première. Elle ne trouva rien d’autre à ajouter, sinon :

— Prenez soin de vous ! Le Roi viendra sûrement vous voir !

Et elle sortit. Pour se trouver nez à nez avec Sancie qui arrivait sur la pointe des pieds, sa robe retroussée à deux mains. Le couloir desservant les cellules destinées à certains officiers du roi était étroit, la rencontre inévitable. Avec un « oh » déçu, la petite laissa retomber sa robe et salua en catastrophe : la « vieille » était bien la dernière personne qu’elle s’attendît à rencontrer. Et qui, bien entendu, lui demanda sèchement ce qu’elle faisait là. Bravement, Sancie fit face à l’ennemie :

— Je venais prendre des nouvelles de… du…, balbutia-t-elle, pestant intérieurement contre l’impossibilité qu’elle rencontrait de prononcer le nom de Renaud et renonçant finalement.

— De votre part ou de celle de Madame Marguerite ?

La question était insidieuse, le ton aussi, mais Sancie retomba vite sur ses pieds :

— Des deux, fit-elle avec audace. Ce pauvre jeune homme a déjà eu tant de malheurs que c’est devoir chrétien de s’intéresser à son sort. En outre, je sais que la Reine – face à l’« usurpatrice » elle souligna le titre si vigoureusement que la majuscule devint onciale ! – en demandera tout à l’heure.

— Alors vous prenez les devants ? C’est une bonne suivante ! Mais dites-moi ! Quel âge avez-vous, Sancie ?

— Treize ans à la prochaine Sainte-Madeleine.

— Vous devriez peut-être songer à retourner chez vous ? Le baron de Signes, votre père, compte sur votre marraine pour vous bien marier, mais je crains qu’à la Cour la tâche ne soit ardue. En Provence votre nom et votre dot devraient y aider plus facilement.

L’adolescente s’empourpra jusqu’aux yeux :

— Je ne sais rien des projets de mon seigneur et père, Madame. Il n’a jamais daigné m’en entretenir et Madame ma mère non plus. Peut-être pensent-ils que je suis trop jeune ?

— Certes, certes ! C’est sagesse et, dans votre cas, mieux vaut ne rien précipiter car pour vous marier dès à présent il faudrait y mettre le prix. Vous n’êtes guère avantagée en beauté, ma pauvre petite !

De pourpre, Sancie devint blême tandis que ses paupières obliques laissaient filtrer un éclair vert :

— Je suis laide, Madame, et ne le sais que trop. Me le reprocher, personne jusqu’ici ne l’a osé.

— Qui parle de reprocher ? Vous n’y pouvez rien et j’ai songé parfois que vous n’en seriez peut-être que plus agréable au Seigneur Dieu ?

Au bord des larmes mais raidie dans son orgueil en face de cette femme couronnée qui, de la vie, avait tout obtenu : naissance, beauté, fortune, amour, pouvoir, et même ces beaux fils dont elle idolâtrait l’aîné au point de ne lui vouloir de bon que venant de Dieu ou d’elle-même. Au point de détester l’épouse cependant choisie par elle et d’englober dans cette aversion ceux qui la servaient avec amour et en particulier sa filleule. Simplement parce que le Roi aimait sa femme, c’était misérable ! Néanmoins, Sancie s’efforça d’empêcher sa voix de trembler en répliquant :

— Pourquoi ma laideur serait-elle agréable au Seigneur ? S’il me voulait, je crois qu’il m’aurait appelée. Il n’accepte que des cœurs uniquement tournés vers lui. Le mien est attaché à… plusieurs personnes.

— Parmi lesquelles vous comptez celui qui gît derrière cette porte ? Ou bien n’auriez-vous pas remarqué à quel point il est beau ?

— Il n’est pas le seul à la Cour.

— Sans doute, mais c’est devant sa chambre que je vous rencontre.

— Mais… la Reine…

— Si ma bru veut des nouvelles, dame Hersende peut lui en donner. Retournez à votre service et ne vous égarez plus par ici où vous n’avez que faire ! À moins que vous ne préfériez choisir entre regagner la Provence ou, ce qui serait bien mieux, franchir la porte d’un bon couvent.

— Encore le couvent ? Mais pourquoi, puisque…

— Pour vous apprendre le respect d’autrui et la modestie ! On ne vous a jamais dit que vous ressembliez à une sorcière avec vos cheveux roux, votre long nez et vos yeux de chat ? C’est là que l’on combat profitablement les mauvais instincts…

C’était plus que n’en pouvait supporter Sancie. Tournant le dos à la Castillane, elle se sauva en courant pour aller enfouir son amertume au fond du jardin, dans une encoignure protégée par une haie vive où elle se réfugiait quand elle avait du chagrin. Son cœur brûlait d’une haine si forte qu’il était impossible de la porter à la chapelle pour la raison que la haine est offense à Dieu et que la sienne n’y aurait même pas d’avocate : aucune statue de sa bien-aimée, Marie-Madeleine, ne s’y trouvait.