Ces idées tumultueuses l’occupèrent si bien que lorsque le soir tomba, la fièvre, elle, avait remonté. Ce qui mécontenta fort dame Hersende quand elle revint le voir.
— Par saint Hippocrate, qu’a bien pu vous annoncer notre sire Louis pour vous mettre en cet état ?
— Que monseigneur d’Artois allait me prendre en sa maison, bredouilla Renaud au bord des larmes.
— Voilà bien de quoi se mettre la tête à l’envers ! À votre place je verrais plutôt cela comme une bonne nouvelle. C’est le prince le plus gai et le plus amusant de la famille ! Bon compagnon et vaillant chevalier, en outre…
— … qui veut avoir autour de lui des gens capables de le suivre où qu’il aille sans jamais montrer la moindre fatigue… Regardez où j’en suis ! Faible comme un nouveau-né, il ne me gardera pas huit jours ! Quant à me mettre la tête à l’envers, elle me tourne si j’essaie de poser le pied par terre.
— Mais votre blessure était sérieuse et monseigneur Robert le sait. Si vous ne l’aviez reçue, il pleurerait à la fois son roi et son frère bien-aimé. Rassurez-vous ! Vous avez tout le temps de guérir. Et moi je suis là pour cela. Il est temps de prendre votre remède.
Et elle lui entonna deux grandes cuillères de sa potion verdâtre mais cette fois il demanda :
— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?
— De la langue de vipère pilée avec des testicules de loup, de la cervelle de grenouille, de la mandragore, de… la digitale et divers autres ingrédients, répondit-elle sans sourire.
— Mais quelle horreur ! Ce ne peut être que maléfique !
Cette fois elle se mit à rire de bon cœur :
— Quand on pose des questions ridicules on reçoit une réponse ridicule ! Où avez-vous vu que l’on demandait ses secrets à un médecin ? Il n’y a pas que Maître Albert pour concocter des liqueurs miraculeuses.
— Vous connaissez Maître Albert ?
— De réputation. On dit qu’il sait faire… je ne sais quoi… de l’or ? Et aussi que c’est un grand sage, mais son école n’est pas la mienne. Je suis, par l’enseignement de mon père, fidèle disciple de la grande Trotula de Salerne 24. Mais vous-même, d’où le connaissez-vous ?
— Je ne l’ai jamais vu. En arrivant ici je suis entré au service de dame Philippa de Coucy et l’ai escortée, un soir, jusqu’à la maison de Maître Albert. Ce que j’en sais c’est qu’elle en est revenue satisfaite et que…
— La dame de Coucy qui était amie de la reine Blanche ?
— Pourquoi « était » ?
— Parce qu’elle est morte il y a peu. J’ai entendu Madame Blanche le dire à Madame Marguerite. Avec grande colère d’ailleurs, mais aussi grande pitié : la malheureuse dû succomber pour ce que j’en sais à une violente crise de ce qu’Aristote… et Trotula après lui appelaient eklampsia, après avoir rejeté hors de son corps un fœtus de quatre mois. Ce qui expliquerait les terribles douleurs dont elle a souffert… si toutefois elle n’a pas été empoisonnée… Les deux peut-être, on ne sait, certains poisons étant susceptibles de provoquer les mêmes symptômes.
— Empoisonnée ? Dame Philippa ? Mais par qui ?
— Là vous m’en demandez trop. Comment voulez-vous que je le sache ? Vous devez connaître son entourage mieux que moi…
— À peine. Je ne l’ai servie qu’à Paris et pendant peu de jours. À Coucy ne suis jamais allé. Elle y est morte ?
Dame Hersende aida son malade à sortir de sa couche et l’assit sur le tabouret après lui avoir jeté une couverture sur les épaules afin de pouvoir retaper oreiller, draps et couverture, lui fit faire un peu de toilette, puis, sans tenir compte du fait qu’il tremblait et claquait des dents, l’obligea à rester debout un instant :
— Comment vous sentez-vous ?
— J’ai froid…
— C’est naturel, mais la tête vous tourne-t-elle ?
— Un peu… beaucoup moins il me semble.
Elle le recoucha, remonta ses couvertures jusqu’au menton, puis lui tapota gentiment la joue :
— Cessez de vous tourmentez ! Vous ne déparerez pas la collection de jeunes foudres de guerre qui entourent le comte d’Artois. Dans quinze jours vous monterez à cheval. Et ce sera aussi bien parce que dans quinze jours nous partons pour Poissy afin que Madame Marguerite y fasse ses couches et je me devrai à elle. Alors arrangez-vous pour ne pas me démentir ! Je déteste avoir tort !
— Je ferai de mon mieux pour vous contenter, répondit-il, le sourire revenu.
Quinze jours plus tard il regardait dans la cour l’énorme déménagement que représentait le transport de la maison royale d’une de ses résidences à une autre. On emportait tout, depuis les meubles de la chambre jusqu’aux marmites des cuisines en passant par les dossiers de la Chancellerie et les instruments des musiciens. Le Roi, s’il quittait son palais pour l’un de ses châteaux, devait toujours trouver sous sa main ses objets familiers. Seul, le manoir de Vincennes, à la porte de Paris – un ancien rendez-vous de chasse transformé par Philippe Auguste et où Louis aimait séjourner pour le plaisir de la forêt –, gardait sa propre installation. Ce qui ne durerait sans doute pas. Louis le faisait agrandir et y construisait même une Sainte-Chapelle nettement plus petite, dédiée à saint Martin et destinée à recevoir l’une des épines de la Couronne…
Jamais Renaud ne s’était senti aussi heureux depuis le temps insouciant de sa prime jeunesse aux Courtils. Il faisait un temps affreux, car, de mémoire d’homme, on n’avait vu mois d’avril aussi pluvieux, aussi grincheux, mais le nouvel écuyer de monseigneur le comte d’Artois voyait les choses aux couleurs du soleil. Équipé de neuf avec dans son escarcelle les pièces d’or comptées par le trésorier royal à titre de gratification pour lui permettre d’entrer la tête haute dans la maison de son nouveau maître et un avenir qu’illuminait déjà pour lui la lumière de Jérusalem, il se sentait le roi du monde.
Dame Hersende avait eu raison sur toute la ligne : il se sentait presque aussi bien qu’avant sa blessure, même si de temps en temps il avait le souffle un peu court. En outre, servir le comte Robert allait être un vrai plaisir : il lui avait suffi de quelques minutes d’entretien avec lui pour comprendre qu’il entrait dans une maison selon son cœur.
— Ceux qui me servent sont d’abord les hommes du Roi mon frère, lui déclara-t-il. Ils ne sont jamais loin de lui parce que je me suis donné à tâche de le protéger car lui ne s’en soucie guère. Il a des gardes, sans doute, mais la vigilance née d’une tendre admiration ne se peut remplacer…
— Notre sire serait-il encore en danger ? s’était autorisé à demander Renaud.
— Un grand roi est toujours en danger et vous le savez mieux que quiconque, la menace peut venir à lui de n’importe où et n’importe quand. Mon noble frère est du bois dont on fait les saints et la plupart des sujets de ce royaume le vénèrent déjà mais il y en a d’autres. Beaucoup d’autres. Aussi vous devrez garder constamment à l’esprit que, dans une bataille, par exemple, s’il se trouvait que nous fussions lui et moi séparés et également en péril, c’est lui, avant moi, qu’il faudrait secourir. Quand vous aurez été adoubé, vous me rendrez l’hommage lige, mais moi c’est à lui que je l’ai rendu. Donc lui avant tout et toujours ! Vous avez compris ?