— C’est assez clair, monseigneur. Cependant vous m’accorderez bien le bonheur de me dévouer à vous… quand le Roi n’aura pas besoin de secours ?
— Mais j’y compte bien ! fit Robert en riant. Cela dit, si j’exige l’exactitude des devoirs religieux, la vie de mes chevaliers est moins austère que chez lui. Entendre messe chaque matin, dire les grâces aux repas, prier chaque soir et faire aumône largement suffit à la paix de mon âme. Pour le reste, la vie d’un preux est souvent courte. Autant la rendre agréable dans la mesure permise par Dieu. Fêtes, tournois, festins, bons vins et jolies femmes sont faits pour cela. Alors ne vous croyez pas obligé de vivre comme un moine !
— Ne doit-on pas arriver pur au jour de l’adoubement ?
— Sans doute… mais il y a après ! répondit le prince en éclatant d’un rire si communicatif que Renaud se retrouva en train de rire avec lui.
L’entretien se termina par la tape vigoureusement appliquée que Robert assena sur l’épaule de son nouvel écuyer, lequel, encore fragile à ce moment-là, pâlit sous le choc mais réussit à garder le sourire.
— Bien ça ! apprécia en connaisseur le prince qui l’avait fait exprès. Souvenez-vous de ce que je viens de vous dire et vous obtiendrez ce que vous voudrez de moi !
Que pouvait rêver de mieux un garçon sans sou ni maille ? Dans quelques instants il prendrait sa place dans l’escorte de Robert pour gagner Poissy avant le Roi ; mais, se sentant des fourmis dans les jambes, il était descendu dans la cour bien avant l’heure pour voir les serviteurs aux ordres de messire Jean Sarrasin, chambellan, s’activer autour des chariots qui étaient sur le point de partir. Il allait se diriger vers le chantier de la Sainte-Chapelle pour dire au revoir à maître Pierre qui l’était venu voir à deux reprises durant sa maladie, quand son regard accrocha un visage parmi ceux des gens qui, comme lui-même, assistaient au départ. Il s’y fixa si bien qu’il voulut le rejoindre et s’élança au milieu de la foule. Ce que voyant l’autre disparut. Alors en se frayant un passage il l’appela :
— Gilles ! Gilles Pernon, attendez-moi ! Je veux vous parler !
Devant la ruée de ce grand garçon en cotte aux armes d’Artois, l’assemblée s’ouvrit et il n’eut guère de peine à rejoindre son ancien maître d’armes qui, coincé, se faisait petit contre le mur des écuries. Tout joyeux de la rencontre, il ouvrit les bras pour l’accoler :
— Mon vieil ami ! Que faites-vous ici ? Je vous croyais à Coucy !
— Eh non, je n’y suis plus… Mais vous, recevez mes compliments ! Vous voilà dans la maison d’un prince… et vous avez belle mine !
Renaud s’aperçut alors que ce n’était pas le cas de Pernon. Mal vêtu, les yeux creux, son visage à la moustache si soignée envahie de poils gris, il avait perdu cet air de santé et d’assurance qui inspirait confiance et en faisait un si solide compagnon. Même son grand nez fleuri de sang vif au contact de la bouteille s’était décoloré.
— Mon ami… que vous arrive-t-il ? Vous semblez… malade ? Venez par ici, ajouta-t-il après s’être assuré d’un coup d’œil que son seigneur n’apparaissait pas encore sur le perron.
Il le tira vers la chapelle Saint-Nicolas et le fit asseoir sur les marches car en l’emmenant, il avait senti son pas mal assuré.
— Maintenant racontez-moi ! Pour gagner du temps parce que je n’en ai peut-être pas beaucoup, j’ai appris la mort de dame Philippa… et aussi un vilain bruit : cette mort ne serait pas tout à fait naturelle ?
— Ça, j’en suis certain ! Elle a été enherbée. Ce n’était pas difficile avec les drogues que cette garce lui faisait avaler !
— Vous ne voulez pas dire que ce serait…
— La belle Flore ? Bien sûr que si ! Il y a longtemps qu’elle a jeté son dévolu sur le baron Raoul et, faute de mieux, en attendant – parce qu’elle a la patience d’un chat, la gueuse ! –, elle s’est glissée dans les bonnes grâces de dame Philippa.
— En attendant quoi ?
— Que sire Raoul cesse d’aimer ailleurs. Quand vous êtes entré chez nous, la dame de ses pensées était l’épouse d’un seigneur des environs dont je tairai le nom parce que au fond cela n’a pas trop d’importance. Peu après notre retour au château, quand… vous avez été arrêté, la dame en question est morte pendant une chasse : son cheval devenu fou lui a fracassé la tête contre un arbre.
— Un accident, je suppose ? Demoiselle Flore ne pouvait pas s’y attendre…
— Allez savoir ! Un cheval ne devient pas fou comme ça, d’un seul coup. Il faut l’y aider.
— En avait-elle la possibilité ? Et puis, si le baron aimait si fort cette dame, sa mort a dû le désespérer et non l’inciter à ne plus l’aimer ?
— Certes, certes ! Et il était même si amoureux que notre gueuse s’est employée à le consoler. Elle est belle, cette garce… et habile. Après avoir poussé le baron au lit de sa femme qu’il avait enfin mise enceinte, elle l’a mignoté, entouré de petites attentions, lui a laissé entendre qu’elle l’aimait depuis longtemps et finalement s’est donnée à lui… Pour un homme qui n’avait plus à se mettre sous la dent que son épouse – et à laquelle il n’était plus question de toucher –, le corps de cette fille a dû être un éblouissement. Je sais de quoi je parle parce qu’un soir je l’ai vue se baigner dans l’étang du château. Une déesse ! De quoi damner un saint ! J’avoue en avoir rêvé moi-même. Le baron, lui, a été ensorcelé. C’était comme si elle lui avait fait boire un philtre. Et c’est peut-être ce qu’elle a fait… En tout cas le sort de dame Philippa a été vite réglé une fois sire Raoul bien englué. À cause de la perte de l’enfant, le baron l’a un peu pleurée. De jour parce que la nuit appartenait à Flore. À présent, ils vivent ensemble ouvertement… et Enguerrand de Coucy, le frère, se frotte les mains.
— Pourquoi ? Cela le scandalise ?
— Non. Au contraire. Il se montre aimable, compréhensif… Son intérêt est que son frère meure sans enfants et il ne vaut pas plus cher que la fille. C’est lui qui avait fait tuer Ferienne, le damoiseau que vous avez remplacé parce que dame Philippa avait couché avec lui. Quant à la Flore, j’ai souvent pensé qu’elle était à sa solde mais je crois, maintenant, qu’elle travaille pour elle-même.
— Elle espère se faire épouser ? C’est impossible voyons ! Il est trop haut seigneur pour une fille de petite noblesse ! Mais, je ne vois pas pourquoi vous vous trouvez réduit à l’état où je vous vois…
— Cela tient à ce que je ne sais pas me taire quand la colère m’étouffe. Je suis un vieux guerrier et j’ai mon franc-parler. Un jour que cette maudite qui se croit déjà baronne a fait fouetter et chasser une pauvre fille qui lui avait gâté une robe, je n’ai pu m’empêcher de lui dire son fait… et j’ai lu dans ses yeux qu’il ne passerait pas beaucoup de temps avant que mon destin à moi ne soit réglé. Congédié ou enherbé, je ne savais trop à quoi m’attendre quand un chien a pris la décision pour moi. Un chien capable d’avoir mangé ma pitance. Alors je me suis sauvé et depuis je traîne dans Paris. J’avais songé aller dire à la reine Blanche ce que je sais du sort de son amie, mais c’est laide chose que dénoncer… et le baron, je ne voudrais pas qu’il lui arrive malheur par moi. Alors j’attends.
— Quoi ? De trouver un autre seigneur ?
— Non. Que le Roi parte pour la croisade ce qui me permettrait de m’enrôler mais il paraît qu’il se passera du temps avant cela.
— En effet. On dit qu’il fait construire un port dans le Midi pour s’embarquer. J’ai fini moi aussi par comprendre que ce serait plus long que je ne le pensais…
À ce moment, un mouvement se fit sur le perron : c’était Robert qui se disposait à se mettre en route pour aller attendre le Roi à Poissy. Renaud comprit qu’il n’avait plus le temps alors il fouilla vivement dans son escarcelle, y prit une pièce d’or qu’il remit à Pernon éberlué :