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— Tenez ! Allez vous acheter des habits propres et installez-vous dans cette auberge où vous aviez vos habitudes. Et attendez-moi !

— Mais… vous ne restez pas ?

— Non, mais je reviendrai. Je parlerai pour vous à monseigneur Robert. Peut-être a-t-il besoin d’un bon maître d’armes ?

— Vous feriez ça ? Oh… sire Renaud !

— Vous me remercierez plus tard ! Je suis pressé…

Il courait déjà vers son cheval qu’il avait attaché à un anneau mais, tout en courant, se retourna :

— Ne… buvez pas trop en m’attendant !

— Promis ! On fêtera ça ensemble quand vous reviendrez…

La pluie avait cessé depuis un moment mais Renaud ne s’en était pas aperçu. Retrouver Pernon lui causait une vraie joie…

Dans la nuit du 30 avril au 1er mai, Hersende délivra la jeune reine d’un petit garçon que l’on appela Philippe en mémoire de son grand-père et la joie éclata dans la ville qui se couvrit de ses plus beaux atours. Dès le matin les jeunes filles allèrent en forêt de Saint-Germain cueillir le mai afin de composer guirlandes et bouquets pour la Reine et pour l’enfant qui était beau et vigoureux si l’on en croyait ses clameurs de protestation. Dans les églises on chanta la gloire du Seigneur et le Roi heureux de cette nouvelle naissance masculine entendit trois messes dont il chanta l’une et fit distribuer si larges aumônes qu’à une lieue à la ronde, il n’y eut personne qui ne pût manger – et boire ! – son content en bénissant Dieu qui leur avait donné si bon roi.

Assise dans son lit de parade, après un repos nécessaire, Marguerite, un peu pâle mais rayonnante, reçut les félicitations de la famille, beaux-frères, belles-sœurs, venant, évidemment après le « merci » tendrement ému de son époux et de celui, quasi triomphant, de sa belle-mère.

À vrai dire, celle-ci avait passé la nuit entière au chevet de Marguerite torturée par les douleurs de l’enfantement et s’était, en la circonstance, comportée en véritable mère, tenant la main qui se crispait sur la sienne, épongeant la sueur du front, prodiguant paroles apaisantes ou encouragements, mais sans jamais gêner le travail d’Hersende dont elle reconnut vite le savoir-faire. Mais elle était encore là quand le chapelain vint procéder à l’ondoiement du bébé – sage précaution en attendant le baptême ! – et surtout quand la Cour et les notables de Poissy vinrent offrir leurs vœux, présents et congratulations à la jeune mère. En fait, le petit Philippe ne quitta guère les bras de sa grand-mère et ce fut elle qui l’offrit à l’admiration des visiteurs.

— Dirait-on pas que c’est elle qui l’a fait ? ronchonnait intérieurement Sancie qui elle non plus, n’avait pas dormi. Et regardez-la ! Elle est plus fraîche et plus vive que moi ! Plaise à Dieu que je ne me contente pas d’avoir l’air d’une sorcière, mais que j’en possède la puissance et les charmes ! Je la changerais en chouette pour qu’elle dorme le jour et la nuit, se tienne tranquille sur sa branche d’arbre !

Il était visible, en dépit de sa contenance souriante, que Marguerite eût préféré qu’il en fût autrement. Ce fut pire encore quand elle sut que la nourrice et les servantes du petit prince étaient installées près de Blanche et non près d’elle. Il en avait été ainsi lors de la naissance du petit Louis et Marguerite, trop jeune et trop affaiblie par un accouchement long et difficile, n’avait pas protesté. En outre, il s’agissait de l’héritier du trône mais, cette fois, elle avait espéré qu’on lui laisserait son second fils. Et elle le fit entendre. Cependant Madame Blanche avait réponse à tout :

— Cet enfant aura un caractère bien trempé. Il crie dès qu’il n’est pas satisfait et il vous faut du repos, ma fille ! Chez moi qui ne dors guère, il ne gênera personne.

— Je vous assure qu’il ne me gênera pas. Je me sens au mieux et je voudrais le garder près de moi. Mon doux sire, je vous prie, dites à votre mère qu’elle me le laisse !

Le Roi vint s’asseoir sur le pied du lit et prit les mains de sa femme dans les siennes :

— Ma mère a raison, ma mie ! Vous savez qu’elle n’a d’autre désir que le mieux pour nous… et vous avez besoin de repos après si dure besogne !

Marguerite baissa les yeux pour cacher un éclair de colère :

— Sans doute avez-vous raison, sire !

Mais doucement elle ôta sa main…

Quand tout le monde se fut retiré, la laissant en la seule compagnie du médecin, de Sancie et des autres femmes de son service, Marguerite éclata en sanglots. Sancie voulut se précipiter vers elle, mais Hersende la retint du geste et l’adolescente se figea tandis que l’on faisait sortir les autres femmes. Un moment, on n’entendit plus dans la pièce que les pleurs de Marguerite. Ce fut seulement quand ils commencèrent à s’apaiser qu’Hersende se pencha sur la petite reine désolée :

— Ne pleurez pas, Madame. Vous vous faites grand mal. Le Roi vous aime, cela est visible et il ne veut que votre bien…

— Mon bien ? Celui que sa mère décide pour moi. Elle entend élever mes fils comme elle a élevé les siens… et je ne veux pas qu’elle en fasse des moines…

— Notre sire est certes fort pieux, mais je pense qu’il obéit à un penchant naturel… Ses frères ne lui ressemblent guère sous ce rapport. Surtout monseigneur Robert… Peut-être, en effet, votre époux se fût-il voué à Dieu s’il n’avait été roi… ou s’il ne vous avait connue. Jamais on ne vit moine mettre tant d’ardeur à faire des enfants ! En outre, vous l’aimez ?

— Oui, je l’aime… Enfin je crois encore, mais il se peut qu’un jour je me lasse. C’est trop difficile d’être mariée à un saint ! Surtout quand ce saint vous refuse le droit de partager sa vie et vous en retranche même pour donner à sa mère ce qui vous revient à vous… On ne me laisse que le droit de faire des enfants, après quoi on me les enlève… si la mort ne s’en charge pas. Alors d’enfants je ne veux plus !

— Madame ! s’effara Sancie. Direz-vous non au roi votre époux quand il s’approchera de vous ?

— Pourquoi pas ? J’ai le droit d’être souffrante. Plus n’accepterai d’être enceinte tant que je ne saurai la date du départ en croisade.

— Vous voulez partir enceinte ? s’écria Hersende.

Marguerite releva la tête d’un air de défi et planta ses grands yeux bleus tout scintillants encore de larmes et de colère :

— Certes. Je le ferai et vous viendrez avec moi. Et j’accoucherai là où il plaira à Dieu : sur le bateau, à Chypre ou en Terre Sainte. Celui-là, au moins, on ne me le prendra pas !

— Vous n’y parviendrez pas. Vous êtes si belle, Madame, et le Roi saura si bien vous prier d’amour que ne pourrez lui résister…

Tout en parlant, Sancie s’approcha de la profonde embrasure de la fenêtre pour regarder les murailles du château illuminées par des centaines de torches et de pots à feu. C’était un spectacle magique. Toutes ces lumières se reflétaient en éclairs blonds sur les armes des gardes. La fête était dans la ville, il n’y avait plus grand monde dans la cour pour obéir aux ordres du châtelain afin que la jeune accouchée pût reposer. Pourtant les yeux de chat de Sancie – ses yeux de sorcière ! – distinguèrent une silhouette, un visage : ceux de Renaud de Courtenay et son cœur battit plus vite.

Il y avait des jours qu’elle ne l’avait vu. Écuyer du comte d’Artois il n’avait pas accès aux appartements royaux. Moins encore à ceux de la Reine proche de son terme et que Sancie, elle, ne quittait plus.