Hersende observa un instant sans rien dire le visage qui se détournait d’elle pour chercher à nouveau le reflet d’une fenêtre sur les pierres d’un rempart. L’amour en y posant la griffe de ses tourments lui ôtait les dernières traces de l’adolescence. C’était un homme qu’elle avait devant elle. O combien séduisant ! Et son cœur fondit de pitié pour le « drôle de petit laideron » qu’il ne regarderait certainement jamais comme une femme mais aussi pour la jeune reine, aimée sans doute de son époux mais moins que Dieu, moins que la mère. Donc mal aimée. Et Hersende savait d’expérience quelle puissance d’attraction pouvait exercer une passion…
— Vouez si cela vous plaît, soupira-t-elle, mais de loin et en silence…
Cette fois, elle s’éloigna.
Sur l’autel éclairé par un seul gros cierge et la flamme rouge de la Présence, les trois épées nues luisaient doucement dans la dorure neuve de leurs pommeaux ornés d’escarboucles et de topazes. Elles étaient semblables. Ainsi l’avait voulu monseigneur Robert pour les trois chevaliers issus de sa maison que le Roi adouberait dans quelques heures.
Autour de ce faible foyer lumineux, l’église Notre-Dame-de-Poissy était obscure, silencieuse, mais trois ombres blanches semblablement vêtues de lin étaient à genoux sur une même ligne au pied de l’autel. Ils avaient nom : Hugues de Croisilles, Gérard de Fresnoy et Renaud de Courtenay.
Auparavant, dans la salle du château où l’on avait porté de grands baquets, ils avaient été lavés rituellement, après s’être confessés des souillures de leurs corps symbolisant celles de leurs âmes. Après quoi, on les avait revêtus de blanc et conduits en procession jusqu’à l’église où ils devaient passer la nuit à méditer et à prier, durant dix heures, debout ou à genoux, sans aucune possibilité de s’asseoir même un court instant.
Mais s’asseoir, Renaud n’y songeait pas. En cette vigile de Pentecôte, il vivait enfin l’instant entre tous désiré et depuis si longtemps qu’il lui semblait avoir vécu un siècle entre le drame des Courtils et cette veillée d’armes. Enfin il le tenait cet adoubement qui à la façon d’un mirage semblait se dissoudre à mesure qu’il marchait vers lui ! Il allait être enfin quelqu’un : le chevalier de Courtenay et non plus cet être aux contours indécis, à mi-chemin entre le domestique et le soldat devant qui toute espérance devait être interdite… Il se sentait en paix, comme les autres même si son regard caressait avec tendresse la forte lame d’acier bleu qui serait sienne demain. Avec la volonté de la faire rayonner de gloire au soleil des batailles qui l’attendaient sur sa terre natale. Et cela sous les yeux de la tant aimée !
Tout à l’heure il avait bien fallu confesser au chapelain son amour pour une noble dame en puissance d’époux et le chapelain avait souri :
— Un damoiseau qui ne rêverait d’une belle fût-elle mariée ne serait pas normal. L’amour pur n’a jamais offensé Dieu !
— Mais je la désire avec chaque fibre de mon corps, chaque goutte de mon sang.
— Cela aussi est normal parce que vous êtes jeune et ardent. Ce n’en serait pas moins un grave péché si vous aviez l’intention d’y céder. En ce cas je ne pourrais vous absoudre. Il faut jurer ici de ne rien tenter contre la vertu de la dame.
Saisissant ce qu’on voulait dire – pas d’absolution, pas d’adoubement ! – Renaud haussa les épaules :
— Elle est de celles dont on ne peut que rêver. Je jure ici de ne rien tenter.
— Bien, car votre péché trouvera sa pénitence dans les tourments de l’amour charnel inapaisé…
Il avait juré et à présent il attendait sa récompense, mais sa prière se fit supplication afin que Dieu et Notre-Dame lui accordent apaisement. Ensuite, il pria longuement pour sire Olin et dame Alais. Les chers parents de son enfance. Ils seraient si heureux, si fiers à cette heure !
Vers minuit il se releva, avec un peu de peine car il sentait ses genoux rouillés et regarda ses deux compagnons. Fils, tous deux, de seigneurs artésiens que le comte Robert voulait honorer particulièrement, il ne les connaissait pas. Ils étaient blonds, solides et bâtis en force avec des yeux clairs, des joues fraîches où le rasoir avait laissé des traces. L’un se tenait à droite, l’autre à gauche de Renaud et, chaque fois que celui-ci regardait l’un d’eux, il rencontrait un bref coup d’œil, un peu furtif, qui le faisait sourire. Il se savait pour eux une espèce de curiosité. Moins parce qu’il avait sauvé la vie du Roi que pour sa naissance aussi lointaine que mystérieuse confirmée par la couleur d’ivoire de sa peau.
Alors que la cloche du couvent voisin venait de sonner matines et voyant l’un de ses compagnons – le plus jeune, Hugues de Croisilles – vaciller sur ses jambes, il proposa :
— Voulez-vous que nous priions à haute voix ou même que nous chantions en chœur les louanges de Notre-Dame ? C’est l’heure la plus noire de la nuit, la plus difficile aussi pour lutter contre la fatigue. Cela nous aiderait.
Ils acceptèrent avec enthousiasme et peu après leurs trois voix s’élevaient, réchauffant l’atmosphère de cette église qui semblait se refroidir à mesure que le temps passait. En dépit de l’espérance et de la joie qui habitaient les trois garçons, la veillée fût longue jusqu’à ce qu’une petite lumière blanche pénètre dans le sanctuaire qui s’éclaira lentement. C’était le jour, enfin !
Un bruit de pas se fit alors entendre. Un prêtre arrivait avec des diacres pour dire la messe : une messe solennelle, chantée, à laquelle les futurs chevaliers participèrent avec entrain avant de recevoir, bien pieusement et bien humblement le Corps du Christ puis une ample bénédiction. Quand ils sortirent dans la fraîcheur du matin, il était six heures et un cortège les attendait pour les ramener au château où un copieux repas était servi. Le retour se fit dans un joyeux vacarme sous un ciel radieux rayé, très haut, par le vol rapide des hirondelles.
Pain blanc, volailles et venaisons rôties, fromage et confitures attendaient les héros du jour. Ils leur firent honneur ainsi qu’au vin claret qui les accompagnait. Tous trois mouraient de faim :
— En outre, déclara le jeune Fresnoy, il nous faut reprendre toutes nos forces car si la nuit a été longue la journée sera rude !
D’abord il fallait se faire habiller. On les conduisit dans une chambre où des dames et des demoiselles les attendaient, parées pour la fête. Elles appartenaient au service des deux reines et de la comtesse Mahaut d’Artois. Des mains légères dévêtirent les trois garçons, puis leur passèrent des chemises et des braies « plus blanches que fleurs en avril » comme les chausses de soie, puis le bliaud, en soie lui aussi avec une bande d’orfroi au col, aux manches et au bas. Enfin le manteau de beau drap doublé de samit avec un fermail précieux. L’heure solennelle entre toutes était arrivée. Renaud comme ses compagnons prit une profonde respiration car le cœur leur battait fort.
Annoncés par la clameur triomphale des longues trompettes d’argent, ils parurent sur le large perron du château au bas duquel la Cour était rassemblée autour d’un grand tapis posé sur l’herbe. Le coup d’œil en était magnifique : robes et voiles de multiples couleurs brodés d’or ou d’argent diaprés de pierres scintillantes, couronnes orfévrées ou guirlandes de fleurs des dames et armes somptueuses des hommes. La gorge nouée d’émotion, Renaud vit le Roi, couronne en tête, d’azur et d’or vêtu. Auprès de lui les reines. Se contentant d’effleurer Blanche, il ne regarda qu’« Elle », belle à en mourir dans ses atours azurés nacrés de perles. Mais en dehors du sien, délicat comme une rose, il ne distingua aucun visage.