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Au lendemain de ce si beau jour qui lui avait souvent mis les larmes aux yeux, Sancie repartit pour sa Provence. Sa mère venait de mourir et son père la réclamait…

Deuxième partie

LE SOUFFLE DE LA CROISADE

CHAPITRE VIII

À BORD DE LA « MONTJOIE »

Assis sur un rouleau de cordage dans le port juste achevé d’Aigues-Mortes, Renaud regardait la mer, à peine visible sous le nombre de vaisseaux réunis pour la croisade. Le soir tombait apportant un peu de fraîcheur. On était en août, au plus fort de l’été, et le soleil avait tapé dur toute la journée. Une multitude de points lumineux, les lanternes des bateaux à l’ancre, s’allumaient comme autant de lucioles et, à mesure que la nuit viendrait on ne verrait plus qu’eux sur cet énorme assemblage de nefs de guerre et de chalands destinés au transport du matériel. Pour l’instant les derniers feux du jour agonisant permettaient encore de distinguer les formes fantastiques de ces forteresses flottantes, armées comme leurs sœurs terrestres dont elles imitaient la silhouette avec leurs « châteaux » qui dominaient les ponts et leurs hunes, petites tours de bois carrées, crénelées et vivement colorées. Trois en général, une à l’avant, une à l’arrière dans les parties courbes de l’étrave et de l’étambot et la troisième en haut du maître mât 25. Les grands écus des chevaliers qui allaient s’y embarquer étaient alignés le long des bordages auxquels ils apportaient un renfort de défense.

À quelques exceptions près – certains grands seigneurs possédaient leur propre nef –, ces navires venaient de Marseille et de Gênes. Le Roi, depuis deux ans, les avait retenus et faits équiper de façon qu’ils pussent transporter son armée et ses chevaux le plus commodément possible. Car il n’avait rien laissé au hasard : des montagnes de vivres de toutes sortes l’attendaient déjà dans l’île de Chypre choisie comme point de ralliement. Chypre, dernier royaume latin dont la couronne appartenait aux Lusignan, n’était qu’à vingt-cinq lieues (terrestres) de la côte syrienne.

D’un geste sec, Renaud aplatit un moustique égaré sur son cou. Ces bestioles étaient la plaie de ce port surgi d’une lagune agrandie et environné de marais et de salines, assez vaste pour contenir sans peine l’armada royale. Ces damnés insectes représentaient le dernier inconvénient avant la grande envolée vers le large et cette mer de saphir qui mènerait la croisade vers sa terre promise… Puisque enfin on allait partir après avoir tellement désespéré d’y arriver jamais !

Pourtant que de chemins parcourus depuis trois ans à la queue du cheval de Robert d’Artois toujours derrière le Roi ainsi qu’il l’avait annoncé. Ce qui ne voulait pas dire dans les entours de la Reine, bien au contraire ! Ainsi, le Pape ayant réussi à réunir à Lyon son concile vengeur contre Frédéric II, avait réclamé hautement la présence, et l’aval, du souverain français. Ce à quoi Louis s’était refusé longtemps, tenant à conserver des relations convenables avec l’irascible empereur allemand tout en ménageant le Pontife romain et en gardant des possibilités d’arbitrage d’un quelconque accommodement entre eux. Ce qui relevait de l’exploit, l’excommunication ayant été dûment fulminée par Innocent et approuvée par les cardinaux contre celui que l’on appelait le « Sultan baptisé ».

Dans le but d’amadouer la fureur du Saint-Père sans se jeter dans le chaudron lyonnais, Louis, en bon diplomate, avait invité celui-ci à le rejoindre en terrain neutre : la grande abbaye de Cluny, point trop éloignée de Lyon, l’un des phares spirituels de l’Europe et sans doute la plus importante car elle était l’origine d’environ mille deux cents moines frères répandus dans l’Occident chrétien. Il s’y rendit donc, en grand arroi et avec la magnificence digne d’un roi de France en compagnie de sa mère, de sa sœur Isabelle plus tournée vers Dieu que jamais, de l’inévitable Robert et du jeune Charles d’Anjou. À la grande indignation de Renaud, la reine Marguerite 26, qu’aucune grossesse ne retenait à Paris, dut rester au logis avec sa royale marmaille…

Cependant Renaud devait garder de Cluny un beau souvenir du moins à la richesse de l’abbaye, à sa gigantesque église Saint-Hugues, la mieux ornée, la plus longue et la plus haute du monde que par la surprise qui l’y attendait : Baudouin de Constantinople et sa suite – y compris le cornemuseux ! – accompagnaient Innocent. Et ce fut avec une joie profonde qu’après la bénédiction particulière que lui accorda le Pape il mit genou en terre devant celui qui l’avait arraché à un sort fatal. Baudouin l’avait embrassé avec sa chaleur habituelle en le félicitant d’avoir enfin réalisé son rêve, après quoi Renaud était tombé dans les bras de son ami Guillain d’Aulnay. Tous deux avaient tant de choses à se raconter que les importants palabres qui se discutaient au niveau suprême leur passèrent un peu au-dessus de la tête. Une seule chose comptait vraiment : ils allaient revenir ensemble à Paris, Louis ayant décidé d’apporter une aide sérieuse à son malheureux cousin puisque la croisade annoncée dont Innocent IV s’enchantait prendrait le chemin de la mer et non celui de son empire.

Un instant, on craignit d’être à nouveau séparés. En effet le comte de Provence, père de Marguerite, venait de mourir laissant une dernière fille, Béatrix, la plus jeune, déjà convoitée par plusieurs prétendants. Or son oncle, l’archevêque de Lyon Philippe de Savoie qui se trouvait à Cluny avec le Pape, souhaitait qu’elle fût mariée au jeune Charles d’Anjou et laissa entendre qu’il fallait forcer quelque peu la main de la comtesse veuve, sa sœur. Aussi Charles fut-il envoyé sur-le-champ à Forcalquier à la tête d’une petite armée détachée de l’énorme escorte royale. Toujours disposé à prendre la route dès qu’il s’agissait de distribuer des horions, Robert d’Artois se proposa pour une fois à l’accompagner mais le Roi ne le permit pas :

— S’il convient de montrer notre force, il ne s’agit pas d’aller pourfendre les prétendants qui gravitent autour de la comtesse de Provence ! Monseigneur de Lyon sera une escorte bien plus paisible et plus crédible que mon cher et bouillant frère !

Charles d’Anjou était donc parti seul épouser la jeune Béatrix qu’il ramena triomphalement trois mois plus tard au palais de la Cité et où des fêtes brillantes furent données, à la grande joie de Marguerite, infiniment heureuse de retrouver sa petite sœur…

Dans les mois qui suivirent, Robert d’Artois autorisa Renaud à rester auprès de son ancien maître jusqu’à son départ définitif pour Constantinople. Avec lui, il fit un voyage en Angleterre pour y recueillir l’aide qu’offrait tout à coup le roi Henry. Il y vit les deux sœurs de Marguerite, les trouva beaucoup moins belles – encore qu’avec un brin de mauvaise foi car aucune des Provençales n’était laide ! –, puis on se rendit à Namur, dans la parentèle Courtenay nordique afin d’y négocier la passation des droits de Baudouin sur le marquisat. Enfin, Renaud revit avec émotion le pays de son enfance quand l’Empereur se rendit en son château du Gâtinais qu’il avait offert en douaire à l’impératrice Marie, sa femme, en vue d’y régler divers litiges et autres questions relevant de son pouvoir féodal. Renaud revit ainsi la tour oubliée près de laquelle il avait, de ses mains, enterré celui qui lui avait tout donné : le grand Thibaut de Courtenay que l’on croyait être son père.

Il s’y rendit en la seule compagnie de Gilles Pernon, son ombre fidèle et inlassable qui ne le lâchait d’une longueur d’épée, mêlant à ses devoirs d’écuyer un curieux sentiment quasi paternel qui le poussait à veiller sur lui sans désemparer. Donc, pas question de s’enfoncer seul dans les méandres d’une forêt épaisse et mal connue !