Un peu agacé d’abord, Renaud finit, ce jour-là, par en remercier le ciel. Pernon possédait un sens étonnant de l’orientation et l’art de retrouver son chemin, en quelque circonstance que ce fût, dans un endroit où il n’avait jamais mis les pieds. Grâce à lui et à quelques renseignements qu’il put glaner, on parvint à la tour sans erreur de parcours.
En apercevant entre les arbres l’infime monticule surmonté d’une croix grossière sous lequel reposait le vieux chevalier, Renaud se sentit étreint d’une profonde émotion et, pour s’en approcher avec plus de respect encore, il allait descendre de sa monture quand Pernon le retint :
— Nous ne sommes pas seuls, messire ! chuchota-t-il.
Un cheval, la bride sur le cou, broutait librement l’herbe tendre et les jeunes pousses dans la petite clairière. Un cheval qu’à son harnachement les deux hommes identifièrent sans peine :
— Un Templier ! marmonna Renaud sourcils froncés. Que fait-il là ? Et d’abord, où est-il ?
Les deux hommes mirent pied à terre sans faire de bruit, tirèrent l’épée d’un même mouvement et se dirigèrent vers la tour sans que le cheval occupé d’une touffe particulièrement savoureuse songeât seulement à les signaler. Un homme était là en effet, un Templier qui devait être de haute taille bien qu’il disparût à moitié dans le vieux coffre où Thibaut jadis gardait le peu de ce qu’il avait de précieux, comme le manteau blanc à croix rouge dont Renaud l’avait revêtu pour l’ensevelir.
Du seuil, celui-ci demanda sèchement :
— Peut-on savoir ce que vous cherchez céans ?
Avec une étonnante rapidité, l’intrus se redressa, se retourna, montrant dans l’encadrement d’acier du camail un visage aux traits sculptés, profonds, une bouche mince et dure annonçant un caractère impitoyable et des yeux gris d’une dureté minérale.
— Je ne crois pas que cela vous concerne, articula-t-il d’une voix lente, un œil sur l’épée de Renaud mais sans traduire le moindre sentiment. Commencez par dire qui vous êtes.
— Je pourrais vous retourner la question si j’étais aussi discourtois que vous. Ce qui est étrange pour un chevalier du Temple. Sachez seulement que je suis le fils de celui qui repose sous la croix de la clairière et que j’ai nom Renaud de Courtenay, répondit-il sans se déprendre de son arme. À vous à présent.
L’homme parut se détendre, esquissant même un sourire :
— En ce cas rengainez donc votre estoc car j’ai autant droit que vous d’être ici. Je suis frère Roncelin, de la commanderie de Joigny… Votre père appartenant toujours au Temple en dépit de l’isolement où il avait choisi de vivre, nous nous sommes avisés que son ermitage gardait peut-être des… objets ou des… écrits relevant de notre règle et qui…
— Roncelin de quoi ? émit Renaud qui ne cédait pas. On ne perd pas son nom quand on entre dans l’Ordre.
— De Fos ! Ne cherchez pas, ajouta-t-il avec dédain, ce n’est pas un nom de cette contrée. À présent, laissez-moi achever ma mission !
— Inutile ! Frère Thibaut vivait dans la sainte pauvreté. Il n’avait dans cette tour que les herbes sèches et les quelques remèdes qu’il en composait pour secourir les bêtes blessées et les petites gens de la forêt. Plus le manteau de l’Ordre dont je l’ai enveloppé avant de le confier à la terre car c’est moi qui l’ai enseveli… et qui ai fermé cette porte avant d’en remettre la clef à frère Adam Pellicorne dont votre commanderie se souvient peut-être encore !
— Certes, certes ! Nous révérons sa mémoire.
— D’où vient alors que vous ayez enfoncé l’huis ? On aurait dû, là-bas, vous remettre la clef !
— Nul ne sait ce qu’elle est devenue. Il le fallait bien !
— Soit ! soupira Renaud en se décidant finalement à remettre son glaive au fourreau. À présent, me ferez-vous la grâce de me laisser prier en paix ?
— C’est trop naturel. Vous appartenez sans doute à l’entourage de l’empereur Baudouin, qui réside ces jours en son château de Courtenay ? ajouta Roncelin de Fos soudain fort radouci.
— Non. J’appartiens à monseigneur Robert d’Artois mais, ayant servi l’Empereur il n’y a pas si longtemps, je lui ai été prêté jusqu’à son retour à Constantinople…
— À merveille ! Eh bien, je vous laisse à votre oraison. Je suis désolé pour la porte !
Et il s’en fut. Renaud et Pernon le regardèrent reprendre son cheval et disparaître dans la forêt, mais le vieil écuyer n’était visiblement pas content :
— Pourquoi, diable, lui avez-vous dit tout cela ? bougonna-t-il. Votre vie ne le regarde pas. Et je n’aime pas cet homme.
— Moi non plus, mais je n’ai rien révélé d’extraordinaire. N’importe qui au château aurait pu lui en dire autant en admettant qu’il souhaite se renseigner. Ma vie est désormais sans secrets, conclut-il.
— Espérons-le !
Tandis que Renaud s’agenouillait sur la tombe, Gilles Pernon s’efforçait de remettre la porte en place tant bien que mal, non sans souhaiter tous les maux de la terre aux Templiers trop curieux. Renaud, lui, pria longtemps, essayant d’appeler à lui l’esprit de celui qui reposait là parce qu’il ne pouvait se débarrasser de l’impression désagréable laissée par sa confrontation avec Roncelin de Fos. Une inquiétude le prenait au sujet de ce que cherchait au juste cet homme et jusqu’où il eût été capable d’aller si l’on n’était pas arrivé. Une pensée horrible lui venait qu’il tentait de rejeter mais qui s’accrochait, têtue, insistante. Le Templier aurait-il osé fouiller la tombe ?
Cette impression fut si forte que, de retour à Courtenay, il alla trouver l’Empereur pour lui raconter ce qui venait de se passer :
— Je ne suis pas tranquille, dit-il en conclusion. Évidemment je ne sais ce qu’il cherchait, mais il semblait fort acharné et je voudrais pouvoir surveiller la tombe pendant quelque temps… Et si l’Empereur voulait bien m’accorder un congé…
— Non. Nous repartons pour Paris dans deux jours. Mais j’ai peut-être mieux à vous offrir. Demain vous y retournerez avec le chapelain, une garde d’honneur, un chariot, un cercueil et des fossoyeurs.
— Vous voulez l’exhumer ? Mais pour le mettre où ?
— Là où devrait être depuis longtemps ce preux qui fut le frère d’armes et le plus fidèle compagnon du Roi lépreux : dans la chapelle de ce château…
Les larmes aux yeux, Renaud ne sut que s’incliner pour baiser, en remerciement, la main de cet homme généreux qui lui accordait la paix de l’âme. Et le lendemain, il retournait dans la forêt avec le petit cortège prévu par Baudouin. Sire Henri Verjus le commandait mais, quand on arriva, il fut évident, pour ces hommes habitués à lire dans la nature les traces du gibier ou de l’homme, que l’on avait touché à la sépulture même si l’on avait essayé de remettre au mieux les touffes d’herbe :
— Ce monstre a dû revenir dans la nuit ! ragea Renaud furieux. J’aurais dû rester là en me contentant de renvoyer Gilles Pernon demander de l’aide et puis attendre. Je suis imbécile ! Je sentais qu’il le ferait ! Mais pour découvrir quoi ?
— C’est un Templier, cela dit tout ! émit Verjus avec un haussement d’épaules. Pour ce que j’en sais, ils sont capables du meilleur comme du pire. Du meilleur quand il s’agit de combattre ; du pire quand il s’agit de l’intérêt de l’Ordre. Il n’empêche que nous allons faire ce pour quoi nous sommes venus. Après une telle violation, il faut à ce noble corps la terre consacrée d’une église…
Un discours de cette ampleur était rare dans la bouche d’Henri Verjus le silencieux et Renaud y fut d’autant plus sensible. Il put constater cependant, tandis que se déroulait la pénible cérémonie, que le profanateur s’était montré soigneux : le corps étonnamment bien conservé reposait toujours dans le manteau blanc devenu noir dont les lambeaux étaient arrangés dans un certain ordre. Bouleversé de revoir quasi momifié mais très reconnaissable le visage de son aïeul, Renaud tint à déposer lui-même le défunt dans la bière que le chapelain venait de bénir. Ensuite on referma la tombe et l’on prit le chemin du retour en psalmodiant les prières des morts.