Quand tout fut fini, après une cérémonie belle et simple que présida l’Empereur, Renaud déclara qu’il voulait se rendre à Joigny pour demander raison à Roncelin de Fos de son geste sacrilège et Verjus avec d’autres chevaliers se proposèrent pour le suivre mais Baudouin s’y opposa :
— Il n’a pas pu revenir dans la nuit pour perpétrer son forfait : Joigny est trop loin. Il devait être à la grange de Piffons qui est très proche de nous. De toute façon on ne vous répondrait pas : le Temple mieux que quiconque sait garder ses secrets. Surtout s’il s’agit d’un dignitaire. Ce qui est probable, les simples chevaliers étant tenus d’aller par deux.
— Je ne peux donc rien faire contre ce misérable qui a osé souiller la tombe de mon père ? s’indigna Renaud.
— Vous non, moi oui. Je vais envoyer à Joigny un de mes courriers sous mes armes avec une lettre pour ce Roncelin de Fos l’invitant à venir ici. Nous allons donc retarder notre départ de quelques jours…
Ainsi fut fait mais, quand le messager impérial revint, il rapportait la lettre plus une autre, de la main du Commandeur, présentant à l’Empereur ses regrets : frère Roncelin avait bien séjourné un certain temps à Joigny, puis il était reparti depuis plus de quinze jours… pour la Terre sainte.
— En ce cas, jura Renaud, elle ne sera jamais assez vaste pour que je ne puisse l’y retrouver et lui faire payer son forfait les armes à la main !
Dans les semaines suivantes, Baudouin II, alors que la Cour se trouvait à Poissy, qui séjournait de l’autre côté de la forêt au château de Saint-Germain, remit solennellement au roi Louis une bulle d’or, le plus sacré des documents byzantins, lui faisant abandon définitif de la Couronne d’épines et autres objets de la Passion du Christ. Après quoi, avec la petite armée qu’il avait réussi à rassembler et les fonds dont il disposait à présent, l’empereur de Constantinople prit enfin le chemin de sa capitale abandonnée depuis si longtemps. Certains de ceux qui l’accompagnaient pensaient pouvoir rejoindre la croisade une fois l’ordre rétabli dans l’empire. Renaud aurait pu être de ceux-là car l’affectueux respect qui le vouait à Baudouin et l’entente, profonde maintenant, tissée entre lui et Guillain d’Aulnay l’y incitaient mais Robert d’Artois refusa :
— J’ai beaucoup d’amitié pour mon cousin de Constantinople, mais c’est à moi que vous appartenez et cette fois, je tiens à vous garder. N’oubliez pas que votre première tâche est de préserver le Roi !
Renaud se laissa donc faire violence et sans trop de regrets : la date du grand départ approchait et l’excitation croissait en lui avec les jours… et aussi l’idée que Marguerite serait de ce voyage si longtemps rêvé. L’amour demeurait dans son cœur bien qu’il l’eût peu vue durant tous ces mois.
C’est à la consécration de la Sainte-Chapelle qu’il la revit enfin dans tout l’éclat de l’apparat royal que sa beauté rehaussait et où, pour la première fois, elle éclipsait la reine mère. Celle-ci, en effet, avait peine à cacher sa tristesse. On était le 26 avril de cette année 1248 et, dans moins de deux mois, le fils tant aimé s’éloignerait d’elle pour de longues années sans doute. Elle garderait le royaume et aussi les enfants mais elle se sentait vieille, à présent, et une voix secrète lui disait qu’elle ne reverrait plus celui qui allait partir, alors que Marguerite, elle, rayonnait de bonheur en pénétrant dans le nouveau sanctuaire dont le clair soleil de ce matin printanier allumait les hautes verrières en une fulgurance de rubis, de saphirs et de topazes. Le chef-d’œuvre de Pierre de Montreuil était achevé dans la perfection avec ce double jaillissement des pierres et de la lumière.
Après que les Saintes Reliques, portées par le Roi et ses frères en robe de bure blanche et pieds nus, eurent pris place dans le fabuleux reliquaire édifié pour elles et après la grand-messe solennelle célébrée par l’évêque de Paris, Guillaume d’Auvergne, suivie d’abondantes distributions d’aumônes, Renaud put s’approcher du maître d’œuvre qui, avec ses ouvriers en leurs plus beaux atours, avait reçu les remerciements chaleureux du Roi.
— Voilà votre merveille terminée, maître Pierre, lui dit-il après l’avoir embrassé. N’allez-vous pas vous ennuyer ?
— M’ennuyer ? Si Dieu m’accorde de mener à bien l’ouvrage qui me reste, je lui en saurai gré, répondit-il en riant, mais je ne crois pas que ce sera possible. On me demande de tous côtés…
— C’est bien naturel : vous êtes un grand artiste. Mais, après vous, vos fils continueront…
— C’est vrai, et une famille comme la mienne est aussi un don de Dieu ! À ce propos, sire Renaud, puisque votre saint voyage va vous conduire d’abord dans l’île de Chypre, accepteriez-vous de vous charger d’un message pour mon jeune frère Eudes qui, là-bas, travaille à la cathédrale Sainte-Sophie de Nicosie ? Notre réputation, comme vous le voyez, s’étend déjà loin…
— Cela va être pire maintenant, mais je serai heureux de le connaître et de lui remettre ce que vous me confierez. Je pense, hélas, qu’il vous faudra attendre un certain temps.
— Ce n’est pas important. Ce qui l’est c’est que vous reveniez bien vivant et en bonne santé !
À dater de ce jour tout avait paru s’accélérer dans la fièvre des grands départs et l’on arriva comme l’éclair au 12 juin, fête de Barnabé, le saint venu de Chypre vénéré comme apôtre bien qu’il n’eût pas connu le Christ et fût seulement le fidèle compagnon de Paul. La veille, Renaud s’était enhardi jusqu’à demander une audience à Blanche de Castille.
Elle le reçut dans son oratoire privé, peut-être à cause de la pénombre propice à la prière qui y régnait, mais c’était peut-être aussi pour qu’il remarquât moins ses yeux rougis où les larmes devaient avoir leur part.
— Que voulez-vous de moi ? demanda-t-elle avec une résurgence de son ancienne rudesse.
— Rien, noble reine… sinon la permission de vous saluer et… de vous remercier encore des bienfaits reçus de vous. Surtout de cette épée que j’espère mener sur un chemin digne d’elle… et de celle dont je la tiens ainsi que je l’ai promis du jour où on me l’a remise.
— Faites-lui suivre celui du Roi et elle ne déviera jamais. Quant à mes bienfaits, ils ne vous ont guère accablé lorsque vous êtes arrivé voici quatre ans.
— Je les veux oublier, Madame, ne souhaitant garder souvenir que de vos bontés. J’avoue cependant… qu’à l’époque, je me suis souvent demandé pourquoi la mère de notre sire me faisait l’honneur de me… détester. Il est vrai qu’une antipathie ne se peut raisonner.
— Mais il ne s’agissait pas d’une vague antipathie, dit-elle avec un grand calme. Je vous détestais vraiment comme le mauvais souvenir que vous évoquiez sans le savoir.
Elle hésita un instant tandis que son regard soudain songeur pesait sur ce magnifique garçon agenouillé là où elle était afin de ne pas être dominée par sa haute taille.
— J’avais douze ans, murmura-t-elle enfin, quand la reine Aliénor, mon aïeule, est venue d’Angleterre me chercher à la cour du Roi mon père pour me mener épouser le prince Louis de France. Il y avait alors à Burgos un jeune seigneur dont le nom importe peu mais dont on disait que sa mère l’avait eu d’un émir sarrasin. C’était possible car, par maléfice je pense, il attirait le cœur de toutes les filles… Le mien comme les autres. Il s’en est rendu compte mais n’a fait qu’en rire et longtemps, même mariée, même heureuse, j’ai entendu ce rire…