— Madame ! balbutia le jeune homme épouvanté de ce qu’il lisait dans les yeux de Blanche, mais elle le fit taire.
— Ce n’est pas fini… Sans doute n’étais-je à ses yeux qu’une enfant. Pourtant je l’ai haï alors même que j’avais appris sa mort. Vilainement occis par un époux outragé ! Or… vous lui ressemblez. À la seule différence que vos cheveux sont blonds. Relevez-vous à présent !
— Pas encore… puisqu’il me faut demander pardon pour mon visage.
Il comprenait maintenant et, sincèrement désolé, il regardait avec une sorte d’admiration cette grande dame, cette reine dont l’orgueil était connu et qui, cependant, venait de lui avouer si simplement pourquoi elle l’avait poursuivi de sa vindicte. À cet instant, elle lui souriait et son sourire était plein de douceur :
— Si vous n’étiez venu, je vous aurais fait mander : il fallait que ce soit dit puisque vous partez pour la guerre sainte et que jamais certainement nous ne nous reverrons. Non. Ne dites plus rien…
Se penchant sur lui elle le fit se relever puis, lui prenant la tête à deux mains, l’attira vers elle et posa un baiser sur son front :
— Allez, chevalier ! Et que Dieu vous garde !
En se retrouvant dans l’escalier, Renaud s’aperçut qu’il pleurait…
Le lendemain, le Roi alla prendre l’oriflamme à la basilique de Saint-Denis comme il convenait avant un départ en guerre. Il y prit aussi le bâton et le bourdon du pèlerin dont il revêtit l’habit puis, pieds nus, revint à Notre-Dame pour y entendre grand-messe, se rendit finalement à l’abbaye Saint-Antoine escorté d’un peuple immense et en larmes faire ses dernières dévotions. Enfin il monta à cheval et gagna le château de Corbeil où était fixée la première étape. Au long de cette ultime journée, sa mère, le visage défait bien qu’elle s’efforçât de le cacher, l’accompagna. Au matin suivant, après lui avoir solennellement remis la régence du royaume, Louis s’opposa à ce qu’elle l’accompagne plus loin. Elle avait désormais la France en charge et aussi les trois enfants confiés à sa garde mais, à l’instant crucial, c’était une maigre consolation en regard de ce qu’elle perdait. Dans toutes les fibres de son corps, elle sentait qu’elle ne reverrait plus ce fils tant aimé, ce jeune souverain dont elle avait guidé les pas, au côté de qui elle avait si souvent chevauché. En outre, elle perdait aussi Robert et Charles : trois fils sur quatre ! C’était à peine soutenable…
La douleur soudain fut la plus forte et, comme n’importe quelle mère déchirée par la séparation, elle s’évanouit au bord du chemin… Louis la releva, la tint embrassée un long moment, puis, la confiant à son frère Alphonse qui partirait plus tard, il s’élança en selle et disparut avec les siens dans la poussière du chemin. En pleurant, lui aussi.
Et la lente descente vers la Méditerranée commença. Impossible d’aller vite quand on traîne après soi une armée, son train et ses bagages. Le Roi en profitait pour s’arrêter dans nombre d’églises et de monastères comme s’il voulait « faire provision de prières ». Pour Marguerite c’était le voyage de la délivrance. Elle était trop foncièrement bonne pour n’avoir pas compati à la douleur de Blanche en dépit de ce qu’elle avait eu à en souffrir. Elle comprenait d’autant mieux qu’elle-même laissait ses enfants seulement, elle allait avoir son roi sans partage et il faisait si bon chevaucher à travers la riche Bourgogne en compagnie de sa sœur Béatrix, nouvelle comtesse d’Anjou et aussi de ses beaux-frères Charles et Robert qui, lui, partait seul, sa comtesse Mahaut restant à Paris pour cause de grossesse…
Ce bonheur que son ravissant visage exprimait si ouvertement agaçait Renaud comme l’exaspérait la lenteur du voyage. À ce train-là on ne serait pas en Terre Sainte avant un an ou deux !
— Notre sire s’estimera-t-il jamais assez béni ? lâcha-t-il un soir où, sous sa tente, qu’il préférait à tout autre logis, Robert d’Artois avait réuni ses chevaliers pour taster avec eux le vin local. Le prince vint à lui et lui assenant la bourrade à assommer un bœuf qui était chez lui signe d’amitié, s’écria :
— Tu t’impatientes, jeune poulain ? Tu as hâte d’en découdre avec l’infidèle ou bien de vérifier si ses filles sont aussi troublantes qu’on le dit ?
— Ce serait plutôt la première proposition, monseigneur. L’armée aussi s’impatiente ! On n’arrête pas de chanter des cantiques !
— C’est que vous n’avez rien compris, elle et toi. Tu oublies qu’une croisade est un pèlerinage sur la route duquel il convient de prier dans tous les lieux sacrés. Et tu vois bien que le Roi ne quitte pas son habit de pèlerin.
— Je n’y pensais pas. Encore heureux alors, que nous ne fassions pas le chemin à pied !
— Hé oui ! C’est un peu ça mais console-toi en pensant qu’en mer nous ne rencontrerons pas beaucoup d’églises !
L’arrêt le plus long fut à Lyon. Le Pape semblait décidé à s’y implanter et il relevait de l’impossible d’y passer sans le rencontrer. Louis IX, dont la piété n’obscurcissait pas le sens politique, en profita pour confier son royaume à Innocent afin qu’armé de la croix pastorale il barre le chemin à Henry III d’Angleterre si la fantaisie lui prenait de venir goûter d’un peu plus près à la terre de France. Et il s’efforça une fois de plus de poser les bases d’une réconciliation entre le Souverain Pontife et sa vieille bête noire l’empereur Frédéric. En vain, naturellement, mais Louis partait de ce principe que celui qui ne risque rien n’obtient rien… La conscience désormais tranquille, il poursuivit son chemin…
La nuit était venue. Une belle nuit d’été semée d’étoiles mais humide à cause des marais voisins dont l’eau s’évaporait dans la chaleur du jour. Renaud déplia ses longues jambes et s’étira. Il était resté trop longtemps assis sur son rouleau de cordages à examiner les mouvements du port et son va-et-vient continuel entre les bateaux et le quai tout neuf. Demain on appareillait. Demain commençait la grande aventure. Enfin !
Il se tourna vers la grosse tour ronde dominée par une sorte de belvédère, la seule pièce des fortifications décidées par le Roi qui fût achevée. Un feu flambait en haut dans une cage de fer car la tour de Constance – c’était son nom – servait à la fois de phare et d’amer. Renaud savait que Marguerite, sa sœur et leurs dames y avaient pris logis et il était ému de « la » savoir si près de lui, mais elle serait bientôt plus près encore si Dieu voulait bien qu’il soit sur le même navire qu’elle… Il pourrait la voir chaque jour, l’approcher, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Et peut-être lui parler ? Malheureusement, elle n’avait plus, auprès d’elle, le petit laideron disparu. Quand ?… Le lendemain même de son adoubement. Par dame Hersende il avait appris qu’elle venait de perdre sa mère et que son père la demandait, mais elle n’était jamais revenue. Il y pensait quelquefois se demandant ce qu’elle devenait. En fait elle lui manquait, avec sa manière directe de dire les choses, son parler sans détour et cette drôle de petite lumière verte qui scintillait entre ses paupières obliques lorsqu’elle se laissait aller à sa malice naturelle…
Un moment, il resta à contempler le bouquet de flammes qui s’échevelaient dans leur lanterne sur le sommet de la tour, puis se mit en route pour rentrer au camp de monseigneur Robert quand Pernon se matérialisa soudain au détour d’une pile de tonneaux.