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— Ah, messire ! Je vous cherchais…

Il n’avait pas l’air dans son état normal, mais ce n’était pas dû à un contact prolongé avec la bouteille. Depuis qu’il était devenu son écuyer, l’ancien maître d’armes ne s’enivrait plus que rarement. Sa figure prenait alors une chaude couleur ponceau alors que, cette fois, elle était presque blême.

— Eh bien ? Que se passe-t-il ?

— C’est… c’est que je viens de voir le baron Raoul !

— Et cela vous bouleverse à ce point ? À la limite, on pouvait s’attendre à le voir rejoindre l’ost. Son père n’a-t-il pas participé à la dernière croisade ?

— Si fait, et il n’y aurait là rien de bien étonnant mais c’est le baron lui-même qui est surprenant. D’abord il errait seul près de l’entrée de la ville avec un air égaré, comme un qui ne sait pas où il va…

— Il a pu vouloir faire une promenade solitaire et comme il ne connaît pas cet endroit…

— Ça, je le sais mais, en outre, il avait l’air malade. Je l’ai bien vu quand il est venu vers moi alors que je n’osais pas l’approcher. Jamais je ne l’ai vu si pâle, si triste ! Il m’a pris aux épaules comme s’il était naturel que je sois là, comme si on s’était quittés de la veille et il m’a dit que… ah oui : la rédemption est au bout du chemin… qu’il est venu pour payer le crime commis et que c’était le Ciel qui m’envoyait pour en être témoin. Il se cramponnait à moi et j’ai voulu me dégager, lui expliquer que j’avais retrouvé du service, mais il ne voulait rien entendre. Heureusement est arrivé l’un de ses chevaliers, messire d’Amigny, qui me connaît. À nous deux nous l’avons ramené bien doucement à sa tente où ses gens ont pris soin de lui.

— Mais que s’est-il passé pour le mettre dans cet état ?

— D’après messire d’Amigny, il aurait découvert peu après ma fuite la vérité sur sa maîtresse et la mort de dame Philippa. Il a été pris alors d’une terrible colère et il a ordonné qu’on se saisisse de la Flore. Il l’a traduite devant son tribunal et condamnée au feu pour sorcellerie.

— Une fille de noblesse jetée au bûcher comme sorcière ?

— Oh, ça s’est déjà vu ! Mais rassurez-vous ! On ne l’a pas fait rôtir : la veille de l’exécution, elle a disparu de sa prison sans que personne puisse savoir comment elle a pu faire ni où elle est passée. Depuis sire Raoul n’a cessé de battre sa coulpe et de demander pardon à Dieu, excité dans sa contrition par son bon frère Enguerrand qui le poussait à se faire moine, ce qui lui aurait permis, à lui, de le faire occire tranquillement dans son moutier mais le Roi appelait à la croisade et les chevaliers de Coucy ont persuadé leur baron de prendre la croix comme le plus sûr moyen d’obtenir le pardon divin en se battant pour Jérusalem… et surtout le plus sûr moyen de le protéger de son frère. Alors ils sont partis à une dizaine avec lui et d’abord tout a été bien. Sire Raoul semblait redevenu lui-même et heureux à la perspective des batailles à venir. En outre, le long du chemin il a prié presque autant que notre sire. Et puis, peut-être à cause de la lenteur de ce voyage, il a commencé à boire, ce qui ne vaut rien à sa santé et quand il est ivre il mélange tout : son ardent besoin de rédemption… et le désir brûlant qu’il garde de cette traînée et qui le consume ! Voilà où il en est.

— Mon Dieu ! Et que peut-on faire pour le secourir ?

— S’adresser à Dieu, justement, pour que le rassemblement des croisés se fasse vite et que l’on ne s’attarde pas trop longtemps dans l’île de Chypre. J’ai ouï-dire que l’on s’y sent porté aux jeux de l’amour à cause d’une déesse des Anciens qui avait là des servantes plus lascives que toutes les filles follieuses que trimballe après elle une armée en campagne. Si c’est vrai le baron deviendra complètement fou…

— Ou guéri ? Sait-on jamais !

Le lendemain, la flotte hissait ses grandes voiles carrées frappées d’une croix dorée, tandis que les prêtres entonnaient un vibrant Veni Creator repris avec ferveur par ceux qui partaient sans savoir s’ils reverraient un jour leur pays natal ; mais dans cette matinée inondée de soleil, sur cette mer bleue comme le blason de France et dans le vent allègre qui apportait la magie des terres lointaines il n’y avait aucun de ces hommes – et de ces femmes ! – pour s’abandonner à des regrets stériles puisque l’on allait délivrer le tombeau du Christ et gagner l’entrée au paradis, en effectuant le plus beau des voyages.

Trois nefs voguaient en tête – la Montjoie, la Reine et la Demoiselle, pavoisées de couleurs vives jusqu’à la pomme des mâts, toutes frissonnantes de bannières et de flammes. Elles étaient immédiatement suivies des chalands où l’on avait aménagé des loges pour les précieux chevaux dont l’embarquement et le débarquement s’effectuaient aisément grâce aux huis qui s’ouvraient à l’arrière.

Le Roi et les siens – quelque cinq cents personnes ! – montèrent, au son des trompettes d’argent, à bord de la Montjoie dont le château arrière était transformé pour les dames en appartement avec tentures, coussins de soie et bonnes couettes pour le repos. Renaud était beaucoup plus modestement logé à l’avant avec les autres chevaliers. S’il avait espéré un instant approcher sa reine, il comprit vite que ce serait impossible. Cependant, il pouvait l’apercevoir pour la messe du matin et dans la journée quand elle venait sur le couronnement du château arrière, dont le grand velum de toile rayée orange et rouge le protégeait des ardeurs du soleil… En digne fille du Midi, elle aimait les robes et les voiles clairs, souvent blancs, qui, aux yeux de son adorateur muet, la faisaient plus belle encore et il pouvait rester des heures, tapi dans un coin, à la regarder à travers ses paupières mi-closes en faisant semblant de dormir.

Les premiers soirs, ce fut une autre sorte d’enchantement. Marguerite avait auprès d’elle, depuis le mariage de sa sœur Béatrix avec Charles d’Anjou, une jeune femme à elle envoyée par sa mère en remplacement des joyeux troubadours que Madame Blanche supportait si mal. Cette demoiselle savait tourner un poème, dire un conte, et surtout chanter en s’accompagnant du luth ces chansons en langue provençale que Marguerite aimait tant. Elle possédait une voix veloutée, charmeuse, d’une si envoûtante douceur que les bruits du bateau s’endormaient et que tous retenaient leur souffle quand, sous les étoiles, elle s’asseyait sur un coussin, aux pieds de la Reine, et préludait en laissant ses longs doigts souples courir sur les cordes. Ceux qui l’écoutaient avaient la sensation d’entendre la voix de l’amour et plus d’une larme furtive se perdait dans une rude moustache même si, à de rares exceptions, ces guerriers venus du Nord ne comprenaient pas les paroles. Seul, le roi Louis refusait le sortilège et, en général, il mettait fin au concert en ordonnant que les passagers de la Montjoie chantent en chœur quelques cantiques à la gloire de Dieu ou de Notre-Dame. On y perdait en harmonie, les voix n’étant pas toutes angéliques, loin de là, mais on y gagnait en vigueur.

— Mon frère est sans doute du bois dont on fait les saints, remarqua Robert d’Artois un soir où, le vent s’étant levé, les dames s’étaient retirées et où il était monté à la proue afin de s’emplir les poumons de l’air plus vif. Mais ce n’est pas une raison pour décréter que seuls les rugissements des moines sont une expression de l’art. Pour ma part je n’ai jamais rien entendu de plus émouvant que la voix de cette Elvira. Je pourrais passer des heures à l’écouter…

— C’est bien là que le bât le blesse, dit son ami Antoine d’Avrincourt. Il craint de nous voir nous amollir et il n’a pas entièrement tort. La guerre que nous allons mener est celle de Dieu, ne l’oublions pas ! Les grâces féminines n’ont pas grand-chose à y voir et encore heureux que cette fille ne soit pas aussi belle que sa voix. Nous serions tous en danger…