— En ce cas mon royal frère serait… capable de la jeter à l’eau pour la plus grande gloire du Seigneur ! conclut Artois en riant.
À vrai dire, la nouvelle favorite de Marguerite sans être belle n’était pas repoussante. De taille moyenne et plutôt replète, elle avait des traits forts, un peu trop accusés pour une femme, mais une bouche sinueuse qui n’était pas sans charme et des yeux sombres dont la particularité était qu’ils ne reflétaient rien, ni lumière ni sentiment. Ils étaient mats, opaques comme ceux d’un aveugle. Quant à ses cheveux noirs, ils formaient sur ses oreilles deux macarons de tresses si épais qu’ils lui élargissaient le visage. Elle vêtait avec modestie, et toujours de tissus foncés, un corps aussi bien caché que celui d’une nonne : on ne voyait d’elle que sa figure et ses mains. En fait, si elle n’avait eu cette voix de sirène, elle eût été assez quelconque et Marguerite ne s’en serait pas entichée comme elle le faisait, éveillant la jalousie des autres dames de la suite et aussi, curieusement, celle de Renaud. Non parce qu’il enviait à la chanteuse l’attachement de la Reine, mais parce qu’il lui arrivait de penser à Sancie de Signes. En dépit de sa laideur, celle-ci était attachante, d’âme fière et coriace, amusante aussi et d’un maintien attestant la grande dame qu’elle promettait d’être. Le chevalier ne comprenait pas que Marguerite pût donner à Elvira, dans son cœur, la place qu’occupait le « drôle de petit laideron » dont il ignorait totalement ce qu’il lui était advenu.
Avant d’embarquer, il avait essayé de se renseigner auprès d’Hersende, le seul être qu’il connût dans l’entourage de Marguerite, mais la miresse n’avait rien pu – ou voulu ! – lui dire sinon :
— Il me semble avoir entendu parler, l’an passé, d’un mariage, mais je n’en jurerai pas.
— Un mariage ? Si jeune ?
— Je n’y vois rien d’extraordinaire. Elle doit avoir seize ans à présent et si on l’a mariée à quinze, c’est naturel. En revanche, je n’aurais jamais imaginé que cela pût vous intéresser.
Elle le regardait alors avec, au coin des yeux, un sourire un peu moqueur qui l’agaça :
— Pour reprendre votre expression, c’est naturel ! Ne m’a-t-elle pas montré de l’amitié ? L’avoir oublié serait de l’ingratitude.
Curieux, tout de même, que cette brève conversation lui revînt à l’esprit à propos de cette Elvira absolument inconnue et qui, cependant, lui rappelait quelque chose… ou quelqu’un. Qu’il ne parvienne pas à situer ce quelqu’un l’irritait parce qu’il était assez fier de sa mémoire complétée par la faculté de ne jamais oublier une figure…
Dans les jours qui suivirent il ne la vit plus guère. Le Roi mécontent de ces chants profanes alors que l’on s’en allait en croisade donna là-dessus une opinion qui, bien entendu, prévalut. En outre, on s’entassait vraiment sur ce bateau comme sur les autres et l’inconfort incitait davantage à la prière qu’à la romance. Pourtant, à l’exception d’un coup de vent qui envoya l’un des navires sur un haut fond, la traversée se fit sans trop de dégâts. Le temps était idéal, la Méditerranée soyeuse et doucement ronronnante comme une chatte qui veut se faire caresser. Renaud passa le plus clair de son temps accoudé à une rambarde pour regarder le flot indigo filer sous la coque arrondie de la nef et chaque remous irisé, chaque scintillement de la lame l’emplissait d’une joie d’enfant. Il voyait dans la sublime beauté d’une mer qu’il avait connue moins clémente à son retour de Rome, une sorte de promesse que la sainte expédition s’achèverait en triomphe et rapprocherait son âme du paradis. Mais surtout il attendait l’île de Chypre et, à mesure que s’écoulaient les jours, il prolongeait ses stations à la proue dans l’espoir d’être le premier à en apercevoir les contours.
De Chypre, il savait ce que lui en avait appris le manuscrit de Thibaut : c’était une terre d’une grande beauté et sa grand-mère, la ravissante Isabelle de Jérusalem dont il avait réussi à conserver l’image à travers ses tribulations, y avait porté couronne avec Amaury de Lusignan, son quatrième époux ; que sa mère Mélisende y était née et que c’était un endroit proche de cette côte syrienne où il avait grande hâte d’aborder.
Pourtant il ne la vit pas le premier : ce fut dans la nuit du 17 au 18 septembre que le cri de la vigie, dans le nid-de-pie, la signala. Aussitôt ce fut une ruée vers la proue au risque de déstabiliser le navire. Le port dont on approchait était celui de Limassol, au sud de l’île, et hormis la tour à feu qui effilochait ses flammes au vent de la nuit, on distinguait seulement des contours, des croupes boisées et des silhouettes de fortifications ; mais là où l’œil ne trouvait pas son compte, l’odorat, lui, arrivait en paradis. La brise nocturne apportait toutes les senteurs d’un lieu voué par les Anciens à la déesse de l’Amour et dont la nature avait fait une énorme cassolette à parfums. Des senteurs de myrte, de nard, de cannelle, de myrrhe, d’encens, de lavande parvenaient aux vaisseaux par bouffées qui faisaient oublier l’odeur de la mer et même la puanteur obligatoire des bâtiments chargés d’hommes et de bêtes…
Le soleil levant permit de découvrir la ville blanche cernée par des forêts d’eucalyptus et des coteaux chargés de vignes, le port bleu avec au loin les monts Trodoos couverts de cèdres et de cyprès. Limassol apparut avec ses défenses, son phare, son hérissement de mâts multicolores et sa gracieuse chapelle Saint-Georges où, autrefois, le roi anglais Richard Cœur de Lion avait épousé Bérengère de Navarre. Sur tout cela régnait un grand château. On découvrit aussi les preuves de la prévoyance du roi de France : des pyramides de tonneaux si hautes qu’elles ressemblaient à des granges et de véritables montagnes de froment et d’orge. Des montagnes verdoyantes : la pluie avait fait pousser de l’herbe en surface mais cela était prévu aussi, cette herbe conservant la fraîcheur des céréales.
Le gouverneur de la ville vint au rivage accueillir en cérémonie le roi de France et les hauts seigneurs qui l’accompagnaient pour les conduire au château où le roi Henri Ier, prévenu par les pigeons voyageurs, ne tarderait pas à arriver afin d’avoir la joie de conduire lui-même son frère de France à Nicosie, sa capitale. Outre Louis et ses frères, les grands navires pavoisés avaient amené Hugues IV le comte de Flandre Guillaume de Dampierre, Hugues V comte de Saint-Paul, Raoul de Coucy et un autre désespéré, Hugues de Lusignan, comte de la Marche et veuf, depuis peu, de cette femme qu’il avait aimée toute sa vie et qu’il aimait toujours : Isabelle d’Angoulême, jadis reine d’Angleterre et qui, par deux fois, avait voulu attenter aux vies de Louis IX et de sa mère. Plus mélancolique seigneur ne se pouvait voir que cet homme déjà âgé, aux armes noires, moins blessé par la mort de sa femme que par le rejet qu’elle lui avait infligé en s’enfermant à l’abbaye de Fontevrault avec la tombe de son premier mari, Jean sans Terre, triste sire mais roi d’Angleterre, ce qui la recouronnait… Comme Raoul de Coucy, Lusignan restait à part avec ses chevaliers, ne se souciant de quiconque, protégé des autres par la désespérance inscrite sur son visage blême aux yeux brûlants de fièvre. Chacun, autour de lui, savait qu’en se croisant il cherchait la mort et rien que la mort… Que les rois de Chypre fussent ses parents ne l’intéressait même pas. Il ne faisait que passer.
Ainsi que l’embarquement, la mise à terre se fit au son des trompettes et dans une joyeuse pagaille où chaque seigneur s’efforçait de retrouver les siens pour les mettre en bon ordre. Avec les autres chevaliers, Renaud était allé récupérer sa monture un rien inquiet, mais les nobles bêtes avaient admirablement supporté le voyage grâce aux soins que, d’ordre du Roi, on avait pris d’eux. Il laissa Tempête se dégourdir les jambes, puis rejoignit le rassemblement que les gens d’Artois formaient à l’ombre d’un grand pin avant d’aller composer une haie d’honneur pour le légat du Pape, le cardinal Eudes de Châteauroux, dont la galère appartenant à l’ordre du Temple venait de jeter l’ancre au milieu du port. Il tomba sur une discussion entre Hugues de Croisilles et son désormais inséparable Fresnoy. Le premier regrettait la fin des concerts vespéraux donnés par la suivante de la Reine. À Chypre on ne serait plus si près des dames et l’occasion de l’entendre ne leur serait plus donnée :