— Certes, elle n’est pas belle, disait-il d’un ton pénétré, mais quand elle chantait on ne s’en apercevait plus. Pour ma part elle me transportait si haut que j’avais de la peine à retrouver la terre.
— Eh bien, au moins tu ne la quitteras plus ! ironisa Fresnoy. Je reconnais qu’elle a une voix superbe, mais pourquoi chanter toujours dans sa langue provençale ? Cela plaît sans doute à Madame Marguerite. Moi je préfère notre bonne vieille langue d’oïl !
— Ainsi sont nos poètes. Dame Elvira ne peut sans doute composer qu’en son langage… Au fait, on ne sait même pas comment elle s’appelle. Tout le monde dit dame Elvira comme si elle n’appartenait à aucune famille.
— Parce que cette famille ne doit guère avoir d’importance. Les nobles maisons apprécient peu que leurs filles fassent carrière chez les baladins !
— Quel vilain tu fais, mon pauvre Fresnoy, enfoncé dans tes grasses terres du Nord jusqu’aux genoux ! Apprends donc ceci : chez les seigneurs du Sud, un chanteur-poète est une bénédiction du ciel et ils en tirent fierté. Il y a même eu un duc d’Aquitaine et un prince de je ne sais plus quoi. Alors, pour être auprès de la Reine, il faut que cette Elvira soit fille de noblesse…
On enfourchait les chevaux pour se mettre en marche mais, tandis que les deux jeunes gens poursuivaient leur discussion, Gilles Pernon tira Renaud en arrière :
— Je sais comment elle s’appelle, la chanteuse, fit-il presque bas comme s’il craignait d’être entendu.
— Comment as-tu fait ? Et pourquoi ce ton de mystère ?
— Comment j’ai fait ? Un peu d’aide à la vieille Adèle, la carriériste de la Reine qui cherchait de quoi faire de la lessive et n’avait pas d’eau. Elle me traite en ami maintenant et, comme elle est de là-bas elle aussi, elle me l’a dit sans que je lui demande. Comme ça… en causant ! Et si j’ai parlé bas, c’est parce que je ne suis pas certain que ça vous fasse grand plaisir. À moi non plus, d’ailleurs !
— Que de détours ! Vas-tu parler à la fin ?
— Elle s’appelle Elvira de Fos, lâcha Pernon. Elle n’a plus d’autre famille que son frère. Et il est Templier !
— Elle serait la sœur de… ce violeur de sépulture ? souffla Renaud stupéfait. Tu en es sûr ?
— Oh ! Il n’y a aucun doute. Adèle m’a, de plus, nommé le frère : sire Roncelin ! Ce n’est pas un saint de chez nous ça et, même au Temple, il ne doit pas avoir beaucoup de filleuls !
Envahi par un soudain afflux de pensées, Renaud ne fit aucun commentaire. L’œil fixé entre les oreilles de son cheval, il réfléchissait. Le souvenir de l’homme qui s’était abattu comme un rapace sur le modeste ermitage de Thibaut allant jusqu’à troubler son éternel repos le révulsait. Que cet homme eût une sœur et que cette sœur fût auprès de Marguerite le tourmentait déjà parce que, ayant découvert enfin à qui Elvira ressemblait, il savait à présent pourquoi elle lui avait déplu d’instinct… Cependant Gilles Pernon, surpris de son silence, le relançait :
— Eh bien, sire Renaud, est-ce là tout ce que vous inspire ma nouvelle ?
— Que croyais-tu ? Que j’allais pousser des cris d’allégresse ? Si tu veux savoir le fond de ma pensée : j’ai peur. Peur que cette femme dont la voix de sirène englue les esprits et les cœurs n’ait pas été placée auprès de Madame Marguerite pour son bien. Le Roi a bien fait de lui imposer le silence.
— Je suis assez de votre avis, mais que pensez-vous faire ?
— Rien pour l’instant, mais quand nous aurons pris nos quartiers dans la capitale de cette île, je verrai dame Hersende et je l’avertirai. Elle est sans doute ce qu’on peut trouver de mieux pour veiller au salut de la Reine.
— Elle est de Provence elle aussi.
— Oui, mais c’est une femme clairvoyante et qui, en outre, a voué sa vie au bien et à la sauvegarde de ceux qu’elle soigne. Telle que je la connais, elle ne doit pas aimer beaucoup Elvira de Fos.
— La vieille Adèle non plus. Elle a craché par terre en me disant son nom, ce qui n’est pas signe d’une grande tendresse…
L’appel des trompettes se fit entendre à nouveau. Les chevaliers s’alignèrent le long du chemin de tapis qu’allait suivre le légat en posant le pied sur le quai. Il apparut alors à la coupée, imposante silhouette drapée d’écarlate encore grandie par la croix d’or qu’il tenait entre ses mains. La croix appartenant au trésor de reliques de France et qui contenait un petit morceau de la Vraie Croix.
D’un même mouvement, tous mirent pied à terre et s’agenouillèrent dans la poussière. Et le cœur de Renaud battit à un rythme inhabituel en songeant que, bientôt peut-être, ce reliquaire modeste en dépit de sa richesse ferait place à la grande croix enterrée jadis par Thibaut et que lui, Renaud, avait mission d’aller reprendre à sa gangue de terre afin qu’un roi chrétien pût à nouveau la faire porter – sublime emblème ! – à la tête de ses armées, qu’elle galvanise tous les courages et que les derniers regards des mourants puissent se lever vers elle et y puiser l’ultime réconfort…
CHAPITRE IX
L’ÎLE D’APHRODITE
En dépit des inquiétudes qu’il nourrissait, Renaud ne devait jamais oublier l’accueil de Chypre tant il fut chaleureux, empressé et marqué au coin de la plus généreuse hospitalité comme de la plus franche gaieté. Tandis que l’armée proprement dite installait son camp près de Limassol, la famille royale escortée de ses chevaliers et des gens de son service prenait sous la conduite du roi Henri Ier la route de Nicosie la capitale, distante d’une douzaine de lieues.
On chemina le long de vergers d’oliviers au feuillage argenté, de bosquets d’arbres à encens, de cèdres dont les artisans de l’île tiraient des coffres et des meubles à l’odeur délicate et qui ne pourrissaient jamais, de bois d’orangers et de citronniers chargés de fruits dont s’émerveillaient les nouveaux venus. On franchit les monts Trodoos, le château d’eau de l’île dont le mont Olympe est la plus haute cime, couverts d’un épais manteau de pins aux senteurs vivifiantes. On fit halte dans des monastères où l’on pria – longuement ! – devant d’étranges images du Seigneur, de la Vierge Marie et de saints à la fois rigides et somptueuses, avec d’austères visages aux yeux énormes, fixes et dilatés contrastant avec la profusion de pourpre et d’or qui les parait. Le temps était divinement doux, le ciel d’un bleu ravissant avec juste ce qu’il fallait de petits nuages neigeux pour en exalter la couleur et, dans les vignes, des paysans vêtus de cotonnades rouges ou bleues cueillaient les lourdes grappes gonflées de jus car c’était la période des vendanges.
En arrivant à Nicosie, grande « oasis » rose, étalée dans la vallée du Pedieos et cernée par les plumes bleues des palmiers et les flèches noires des cyprès, les gens de la ville vinrent à leur rencontre avec de petits bouquets de myrte aspergés d’eau de rose que l’on remit à chacun des voyageurs en signe de bienvenue, mais aussi… d’amour : cette antique tradition remontait au culte d’Aphrodite et, bien que le pays gardât de nombreuses traces byzantines, bien que la population fût de sang grec, la langue franque était parlée couramment. En sorte que, pénétrant dans la capitale de ce royaume hors du commun les croisés eurent non seulement l’impression d’être chez des amis, mais presque chez eux tant on mit de bonne grâce à les accueillir. D’ailleurs, les rois Lusignan qui y régnaient depuis un demi-siècle ne mêlaient-ils pas au vieux sang poitevin celui des Anjou-Ardennes et aussi des comtes de Champagne auxquels s’ajoutait la touche exotique du flux vital des empereurs byzantins ?