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Le roi Henri Ier était la parfaite illustration d’un souverain franc en terre d’Orient. De belle taille mais assez « enveloppé » pour être surnommé Henri le Gros, séduisant au demeurant, le visage affable, la barbe brune et l’œil bleu, vaillant chevalier, bon compagnon et souverain avisé, il réunissait dans ses veines le plus noble de l’ancien royaume franc de Jérusalem, étant le petit-fils, par sa mère Alix, de la reine Isabelle 27 et de son troisième époux Henri de Champagne, et par son père Hugues Ier de Chypre le petit-fils d’Amaury de Lusignan – lui-même quatrième époux d’Isabelle – et de sa première femme Echive d’Ibelin. Roi de Chypre, il portait depuis l’année précédente – 1247 – et avec la bénédiction du pape Innocent IV la Couronne de Jérusalem, récupérée sur l’universel empereur Frédéric II qui se l’était attribuée en épousant la petite-fille, à peine nubile, de la reine Isabelle – toujours elle ! – et de son second époux Conrad de Montferrat. À cette époque Frédéric était déjà excommunié et, personne ne voulant poser la Couronne sur sa tête impie, il se l’était posée lui-même, se décrétant du même coup souverain de Chypre où il avait laissé une armée d’occupation dont Henri Ier avait fini par venir à bout en la rejetant à la mer le 15 juin 1232. Depuis, le combat avec Innocent IV ayant pris les proportions que l’on sait, ce dernier en fulminant de nouveau l’anathème contre Frédéric au concile de Lyon, avait du même coup libéré officiellement Chypre de l’étau allemand. Aussi était-ce le roi légitime de Jérusalem que Louis de France avait serré dans ses bras au château de Limassol.

Renaud, pour sa part, n’eut pas besoin de grands calculs – encore que les descendants des divers époux de la ravissante Isabelle dont le portrait ne quittait pas son cœur composassent une généalogie un brin touffue ! – pour conclure que le roi Henri était bel et bien son cousin germain puisque sa mère, Mélisende, et celle d’Henri, Alix, étaient demi-sœurs. Il ne pouvait être question de s’en prévaloir, bien sûr, mais il trouvait cela amusant et se prit d’une instinctive sympathie pour cet homme qui avait si proprement balayé les séides de l’empereur hérétique et qui recevait de si splendide façon.

Nicosie l’enchanta comme ceux de ses compagnons qui n’avaient jamais vu une ville orientale. Il y avait des balcons fleuris, des galeries, des terrasses où l’on pouvait s’étendre pour respirer l’air du soir, des ruelles couvertes dans l’ombre desquelles s’entassaient les cuivres ouvragés, les tissus brodés, les meubles, les épices, les vins, le sucre, l’huile et les aromates, toutes les richesses de marchands à l’opulence certaine. Il apprit aussi que, si aucun rempart ne la ceinturait, elle n’en était pas moins soigneusement gardée de jour comme de nuit par des patrouilles, armées bien entendu, mais munies aussi de flûtes et de tambourins. En outre, la plus grande crainte des habitants étant le feu, on pouvait voir un peu partout des grands vases pleins d’eau et toujours prêts à être basculés sur les flammes. Les maisons étaient ornées de tapis et de tissus chatoyants et de toutes les terrasses des femmes parées de leurs plus beaux atours – ce qui n’était pas rien ! – jetaient des fleurs et des branches de myrte sur les arrivants.

Aux portes du palais, la reine Stéphanie, fille du roi d’Arménie Hetoum Ier, vint au-devant des dames avec sa suite pour les mener elle-même à leurs appartements où elles pourraient se délasser, tandis que les deux rois et leurs chevaliers, à la demande de Louis, se rendaient à la cathédrale proche afin de rendre grâces.

Vouée à la Sainte Sagesse de Dieu – Sophia en grec –, c’était un vaste sanctuaire à trois nefs dont la feue reine Alix avait commencé la construction et qui était encore inachevée. Les ouvriers qui travaillaient habituellement au triple portail vinrent, leur maître d’œuvre en tête, aux genoux du roi de France qui, laissant tout protocole, embrassa Eudes de Montreuil en le félicitant de l’ouvrage déjà réalisé. Un office fut alors chanté avec l’enthousiasme d’un Te Deum, après quoi, enfin, on rentra au palais où l’on put se rafraîchir en attendant le souper fastueux : bec-figues confits au vinaigre, ortolans en feuilles de vigne, mouton rôti aux épices, porc mariné à la coriandre, poissons assaisonnés à l’huile d’olive, saucisses à l’ail, outre les légumes, les fruits et les pâtisseries au miel ou au sucre, spécialités de l’île, le tout arrosé de délicieux vins locaux qui montèrent à la tête de plus d’un.

À son habitude, Renaud but modérément. S’il appréciait le vin, il ne lui permettait jamais de prendre le pas sur sa volonté et de lui faire perdre le sens des réalités. Il se méfia d’autant plus que ceux de l’île étaient capiteux et menaient assez vite à l’ivresse. Ce fut le cas de Gérard de Fresnoy, ivre à tomber par terre et qu’il fallut étayer sous chaque épaule pour l’emmener se coucher. Croisilles et Renaud s’en chargèrent tandis que d’autres chevaliers rendaient le même service aux récentes victimes de Bacchus. Pour ceux de l’entourage immédiat du Roi et de son frère Charles la difficulté était moindre parce qu’ils logeaient au palais. Il n’en allait pas de même pour le prince Robert et ses chevaliers. Ils recevaient l’hospitalité du fastueux hôtel d’Ibelin, demeure de la plus haute famille de Chypre et qui n’était séparée du palais que par le couvent des Dominicains. Un arrangement dû au fait que son épouse ne l’accompagnait pas et qui n’avait pas plu du tout au bouillant comte d’Artois. Fidèle à ses principes, il renâclait à s’éloigner du Roi si peu que ce soit et il le fit savoir, mais il se calma rapidement en voyant s’ouvrir devant lui les portes d’une somptueuse demeure au seuil de laquelle l’accueillaient le sénéchal du royaume : Baudouin d’Ibelin, comte titulaire de Jaffa et sa mère, une femme âgée encore belle à l’allure royale qui, née Mélisende d’Arsuf, était la veuve d’un homme dont la mémoire était révérée dans ce qui restait de l’ancien royaume de Jérusalem : Jean d’Ibelin, le « sire de Beyrouth » dont la vaillance avait protégé les villes franques de la côte syrienne contre tous les prédateurs 28, le dernier ayant été l’empereur Frédéric II lui-même qui avait dû plier devant sa calme détermination. À leur manière de s’incliner devant lui en le priant de se considérer comme chez lui dans une admirable demeure pleine d’eaux vives, de cours ombreuses et de jardins, Robert comprit qu’on lui faisait en réalité un honneur particulier : il était le premier hôte que la vieille dame eût accepté, non seulement depuis la mort de son fils aîné, Balian II, disparu un an plus tôt, mais depuis celle de son illustre époux.

— Vous serez ici, monseigneur, plus libre qu’au palais, lui dit-elle en conclusion des paroles de bienvenue complétant celles de son fils.

C’était agréable à entendre. Cependant, ramener dès le premier soir et sous le toit de cette grande dame un ivrogne gesticulant qui s’obstinait à brailler une chanson de corps de garde fort salace, choquait curieusement un prince beaucoup plus indulgent d’habitude pour un péché auquel il lui arrivait de succomber.