— Arrangez-vous, Courtenay et vous Croisilles, pour le dessoûler avant de le faire rentrer ! Ce soir je ne veux pas qu’un de mes chevaliers cause le plus petit scandale, leur dit-il en se préparant à suivre avec les hommes « valides » l’escorte des porteurs de torches qui l’attendait.
C’était plus facile à dire qu’à réaliser. Après qu’on lui eut trempé la tête dans une fontaine, Fresnoy était toujours aussi ivre et continuait ses clameurs où la mélodie n’était plus qu’un lointain souvenir.
— A-t-on jamais vu soûlerie aussi tenace ? grogna Renaud agacé. Je commence à croire que la seule solution c’est de l’assommer. Au moins, il se taira et on n’aura plus qu’à le rapporter.
— Avec un autre vous auriez raison mais avec lui c’est impossible, répondit Croisilles qui connaissait bien son ami. Fresnoy porte à la tête une blessure reçue l’an passé à un tournoi chez son oncle, le comte de Ribemont. Il m’a fait jurer le secret parce qu’il craignait fort que monseigneur Robert ne le veuille plus emmener à la croisade. En vue des combats il a fait rembourrer son heaume plus qu’on ne fait d’habitude. Un coup sur la tête nue pourrait être mauvais…
— En ce cas, il faut trouver un endroit… une auberge par exemple, où nous lui ferons achever la nuit. Il me semble qu’il y en a une dans la rue voisine…
Reprenant leur fardeau, ils s’apprêtaient à tourner l’angle de la rue en question marqué par une petite statue de saint devant laquelle brûlait une veilleuse, quand une femme parut se détacher d’un mur et toucha le bras de Renaud :
— M’accompagnez, messire ! Il y a près d’ici une dame qui peut vous aider…
— Une dame ? Et qui donc ?
— C’est quelque courtisane, fit Croisilles en riant.
— J’ai dit une dame ! reprit l’inconnue. Et qui vous connaît, messire de Courtenay…
Le ton était sévère, la vêture aussi. Robe et voile sombres encadrant un visage d’une cinquantaine d’années aux traits si communs que Renaud ne se souvint pas de les avoir déjà vus :
— Comment peut-elle me connaître alors que je viens d’arriver ? Qui êtes-vous ?
— La servante de cette dame. Elle vous dira son nom elle-même. J’ajoute qu’elle vous attend… et que l’auberge où vous vouliez aller est fermée. Auriez-vous peur ?
— De quoi, sinon d’ameuter toute la ville si nous restons ici plus longtemps ? répondit Renaud en plaquant sa main sur la bouche de Fresnoy qui, après un instant de silence, repartait de plus belle. Où allons-nous ? Pas trop loin, j’espère ?
— Juste en face !
Il y avait là une petite maison à terrasse, mais sans autres ouvertures qu’une porte basse et à l’étage une fenêtre à colonnettes où une lumière diffuse apparaissait derrière un rideau de tissu peu épais. Suivant la femme, les deux compagnons y portèrent leur ivrogne, réussirent à franchir la porte sans s’assommer et sans lâcher leur fardeau et se retrouvèrent dans une cour intérieure meublée d’un oranger, de deux jarres de terre contenant des myrtes, de trois escabeaux et d’une vasque en pierre autour d’une petite fontaine. Éclairée par une lampe de cuivre à triple bec posée sur le sol, une femme en robe bleue, une épaisse natte de cheveux blonds coulant sur son épaule, se tenait debout près du bassin, les mains au fond de ses larges manches : c’était Flore d’Ercri…
Un instant, Renaud crut être l’objet d’une illusion, d’une ressemblance, ce qui lui permit de ne pas montrer de surprise ; mais c’était bien elle ainsi que l’en convainquit son lent sourire qui, montant jusqu’à ses yeux les illuminait :
— Mes félicitations, sire Renaud ! Vous ne semblez pas étonné de cette rencontre ?
— Je le suis ! Nous vivons au temps d’une croisade où il arrive que les dames souhaitent partir, elles aussi, afin de faire pèlerinage sous la protection des armes…
— C’est bien pensé… Mais le mieux, dans l’instant, est d’étendre votre encombrant compagnon sur ce banc. Ensuite vous me présenterez celui qui reste muet.
C’était peu dire : l’apparition soudaine d’une aussi belle femme avait fait à Croisilles l’effet de la tête de Méduse… en plus agréable. Il semblait pétrifié.
— Dame, émit-il enfin, je tomberais volontiers à vos pieds tant vous êtes belle mais considérez que je suis fort embarrassé. Notre ami est tellement ivre que même l’eau froide ne le fait pas taire.
Fresnoy qui réclamait à boire d’une voix plus que pâteuse lui coupa la parole et fit rire Flore… Repoussant Renaud, elle aida Croisilles à coucher son ivrogne sur le banc, un coussin sous la tête, recommanda aux deux compagnons de l’y maintenir et ordonna à sa servante d’aller chercher un seau, des serviettes et une pinte d’huile
— La seule solution est de le faire vomir, déclara-t-elle.
On ne fut pas trop de trois pour mener à bien l’opération tant le patient déployait de force, mais ce fut vite fait : la jeune femme entonna un grand gobelet d’huile à Fresnoy, puis, avec une ferme détermination, lui mit un doigt dans la gorge. Le résultat fut miraculeux et l’on eut tout juste le temps de le redresser pour mieux lui précipiter, ensuite, la tête dans le seau. Fresnoy se vida comme une outre percée et, quand ce fut fini non seulement il ne disait plus rien, mais il semblait complètement épuisé. On l’étendit à nouveau sur le banc pour lui laver le visage avec de l’eau de rose afin de combattre une odeur déplaisante.
— Je crois, dit Flore après un moment, que vous pouvez à présent le reconduire au logis sans crainte qu’il réveille la ville entière.
Mais être réexpédié ainsi sans plus de formes ne faisait pas l’affaire de Croisilles :
— Belle dame, gémit-il, vous nous avez porté grand secours et je voudrais que vous sachiez qui vous venez d’obliger. J’ai nom Hugues de Croisilles, chevalier et…
— … et vous voudriez savoir le mien ? fit-elle avec un sourire moqueur. Et sans doute aussi comment il se fait que je connaisse votre ami ? Eh bien, sachez que je lui suis… cousine. Mon nom est Flora… de Baisieux, ajouta-t-elle avec à destination de Renaud un regard qui le mettait au défi de la contredire. Et maintenant que les présentations sont faites je crois que le temps est venu de nous séparer.
— Pourrai-je revenir… vous saluer ?
— Aux heures convenables de visite, sans aucun doute ! Quant à vous, Renaud, j’aimerais vous revoir une fois votre mission charitable accomplie.
— Cette nuit ? fit-il sans trop d’enthousiasme.
— Je vous en prie ! Nous avons à parler et le plus tôt sera le mieux !
— Comme il vous plaira…
Une demi-heure plus tard, Gérard de Fresnoy, qui dormait comme un sonneur sourd, dûment mis au lit sans avoir ouvert une paupière et Croisilles laissé à de nostalgiques réflexions, Renaud était de retour. Flore l’attendait, mais cette fois c’était dans sa chambre, à l’étage. Elle s’y tenait assise au pied de son lit à côté du brasero qu’elle avait fait allumer. Le vent se levait, refroidissant la nuit, et annonçait la mauvaise saison. À l’entrée du chevalier introduit par sa servante elle ne se leva pas, se contentant de lui désigner un siège auprès duquel était un plateau de cuivre à pieds sur lequel étaient disposés un flacon de vin, deux gobelets et une corbeille de craquelins. Du geste et sans lever les yeux sur lui, elle proposa le vin, mais il refusa :
— Merci. Je sors de ce festin qui a mis le chevalier de Fresnoy dans l’état où vous l’avez vu… et dont je vous remercie de l’avoir tiré.