— Sans cette occasion, seriez-vous venu à moi quand je vous ai envoyé chercher ? Parce que c’était vous, et vous seul que guettait ma servante.
— Comment saviez-vous que j’étais là ?
— Je vous ai vu arriver avec les rois et monseigneur d’Artois dont j’ai appris que vous êtes chevalier. Mais asseyez-vous ! Vous êtes trop grand. Vous me gênez !
— Je n’ai pas l’intention de m’attarder.
Étrange dialogue où les regards s’évitaient. Flore jouait avec un pan de sa ceinture et Renaud contemplait la tenture du lit. Il y avait entre eux un embarras que ni l’un ni l’autre ne semblait se soucier de dissiper. Le silence qui suivit en fut la preuve. Se souvenant de ce que lui avait raconté Pernon, Renaud se sentait partagé entre l’amitié de jadis et la méfiance d’aujourd’hui. Elle s’était montrée bonne pour lui et secourable, il avait peine à croire que cette magnifique créature – elle avait encore embelli depuis leur dernier revoir ! – ait pu décider sans un refus du cœur, sans une crispation d’entrailles, la mort de celle qui s’était confiée à elle de façon si complète. Cependant il ne pouvait rester ainsi jusqu’au jour, planté au milieu de cette chambre où il n’avait que faire. Alors il se décida à rompre le silence :
— Comment êtes-vous ici ? demanda-t-il presque bas comme s’il importait de retenir sa voix pour éviter une catastrophe.
Elle eut un petit rire et cette fois leurs yeux se rencontrèrent. Ceux de Flore brillèrent un instant de l’ancienne flamme moqueuse :
— Comme tout le monde : j’ai pris à Marseille un bateau de pèlerins qui se rendait à Saint-Jean-d’Acre et relâchait à Chypre.
— Pourquoi Chypre ?
— Je savais que le Roi, ses frères et les plus vaillants hommes de la croisade devaient s’y rejoindre. Seulement je suis arrivée bien avant et n’ai eu guère de peine à louer cette maison dont l’emplacement est idéal pour observer ceux qui entrent et sortent du palais.
— Ce n’est pas ce que je demande. Comment avez-vous pu vous enfuir de Coucy alors que, condamnée, vous deviez être étroitement gardée ?
— Vous savez ? J’aurais dû m’en douter en voyant l’écuyer que vous vous êtes choisi. Le vieux Gilles n’a pas dû me ménager !
— Mettez-vous à sa place ! Vous avez voulu le tuer !
— La mienne me suffit… Et je n’ai pas voulu le tuer : seulement qu’il prenne peur et se sauve. Je n’en pouvais plus de rencontrer toujours et partout son œil accusateur. Je voulais savourer en paix mon bonheur.
— Votre bonheur ? Quand vous avez enherbé celle qui vous accordait pleine confiance ? Jamais je ne vous aurais crue capable d’un tel crime.
Soudain elle darda sur lui son regard dilaté, largement ouvert sur des profondeurs troubles qu’il n’y avait jamais vues.
— Moi non plus. Dieu m’est témoin qu’au début je me voulais fidèle et dévouée servante ! C’était quand sire Raoul était épris de la dame de Blémont. Je me rangeais à cette époque, de toutes mes forces, au côté de l’épouse bafouée. Je voulais l’aider ; je voulais qu’elle donne enfin l’enfant qui l’empêcherait d’être répudiée au bénéfice de l’autre. Et puis l’autre s’est tuée durant une chasse…
— Et vous y avez aidé ?
— Non. Au point où j’en suis, je n’aurais aucune raison de le cacher si c’était vrai. Le mari y est peut-être pour quelque chose et je n’ai pas cherché à savoir. Seulement cette mort inattendue m’a révélé ce que je me cachais à moi-même depuis si longtemps : l’amour que j’éprouvais pour Raoul. Un amour qui s’est mis soudain à flamber haut et fort comme une grange pleine de paille où l’on jette un tison. Je le voulais à moi… et je l’ai eu ! Oh, Dieu, comme nous nous sommes aimés ! Des nuits entières… et des jours aussi où je le rejoignais dans la chaleur de l’étuve ou sur l’herbe d’un bois au cours d’une chasse ! Il avait pris de moi la faim que j’avais de lui et cette faim je savais l’entretenir.
— Par charmes et magie ? fit Renaud avec un dédain qu’elle lui rendit en se relevant brusquement et en plaquant à deux mains sur son corps la robe sous le mince tissu de laquelle Flore ne portait rien…
— Croyez-vous que, faite comme je suis, j’aie besoin d’un philtre quelconque ? Quand nous étions en compagnie je sentais son regard sur mes seins, sur mon ventre, anticipant les caresses que nous échangerions plus tard. Il était fou de moi comme je l’étais de lui… Et puis tout s’est brisé quand il a su la vérité.
— Il a eu tellement horreur de ce crime qu’il vous a condamnée au bûcher !
— Qu’il m’a laissé condamner serait plus exact, mais vous venez de me demander comment j’ai pu m’évader de Coucy…
— Eh bien ?
— C’est lui, mon cher, qui m’a fait fuir par un souterrain. Il m’a donné aussi de l’or en m’enjoignant de m’en aller au loin, le plus loin possible afin que dorénavant il ne me revoie… Mais avant de me laisser aller nous avons fait l’amour une dernière fois.
— Et qu’en avez-vous conclu ?
— Qu’il ne parviendrait jamais à m’oublier, lança-t-elle avec orgueil. Oh, je lui ai obéi, comme vous en êtes témoin. Je suis partie très loin… mais là où je savais que je pourrais le retrouver.
— Vous ne le retrouverez pas, fit Renaud avec sévérité. C’est par dégoût de lui-même et répugnance de son péché qu’il a pris la croix. C’est le pardon de Dieu qu’il cherche avant, peut-être, la mort d’un soldat du Christ. Et vous n’avez pas le droit de vous mettre à la traverse.
— Vous ne comprenez pas ! Je ne peux pas vivre sans lui… ni lui sans moi !
— Sans doute est-ce pour cela qu’il veut mourir ?… J’ai l’impression qu’il est malade…
Tout de suite l’angoisse envahit le beau visage de Flore :
— Malade ?… Je saurai le guérir.
— Je ne pense pas. C’est le remords qui le ronge.
— Ou le regret ? Renaud ! S’il vous plaît ! Je vous ai été amie fidèle et dévouée. Ne me rendrez-vous pas une miette de cette amitié ?
— Je ne demande qu’à vous servir, dit-il un tantinet radouci, mais à condition que nul n’ait à en souffrir…
— Et ma souffrance, à moi ? Elle vous importe peu ?
— Vous savez bien que non. Nul plus que moi ne souhaite vous voir heureuse… mais pas à n’importe quel prix ! Oubliez-vous que ce bonheur dont vous avez tant de regrets, une autre l’a payé de sa vie ?
— L’amour est le bien suprême. L’amour excuse tout.
— Pas le crime ! En réalité, demoiselle Flore, qu’attendez-vous de moi ?
— Que vous m’aidiez ! Le roi Louis rassemble à Chypre toutes les forces de la croisade mais ne s’attardera pas pour éviter le mauvais temps en mer. Et moi qui ne suis ni reine, ni princesse, ni épouse de haut seigneur je vais devoir rester ici. Or je veux partir avec l’ost !
— À moins d’entrer au service d’une des nobles dames, cela me paraît impossible… et je n’ai aucun pouvoir pour aider. Passe encore si la comtesse d’Artois était avec nous, mais monseigneur Robert est seul. Quant à Madame d’Anjou je n’ai pas accès auprès d’elle… et moins encore auprès de la reine Marguerite. Que cela ne vous empêche pas de tenter votre chance vous-même en espérant que personne ne vous reconnaîtra.
— Il y a une autre solution : épousez-moi !
Il eut un haut-le-corps. Était-elle inconsciente ?
— Certainement pas. N’y voyez pas offense, ajouta-t-il plus doucement, mais songez que je n’ai aucun bien sinon ce que donne à ses chevaliers sans terre monseigneur Robert…