— J’ai assez pour deux !
— Ce qui veut dire que vous n’en avez pas de trop ! En outre, j’ai eu trop de peine à me faire un nom… qui serait déshonoré à la face de tous si la vérité venait à se savoir.
Par pitié, il n’ajouta pas que donner ce nom si beau, si frais encore pour lui, à une meurtrière lui répugnait. Peut-être le comprit-elle car elle vint, d’un élan, s’asseoir à ses pieds sur un carreau de soie de sorte que son regard pût plonger dans le décolleté de sa robe et que son nez s’emplît des effluves de la petite boule de parfum logée entre ses seins au bout d’une mince chaîne.
— Alors faites de moi votre maîtresse ! Au nom de l’amour cela aussi est admis et vous y gagneriez en réputation : je suis assez belle pour cela. Vous feriez des envieux et quand le baron Raoul me reprendra… eh bien, votre honneur n’aura pas à pâtir.
Elle posait à présent ses bras sur son genou qu’elle se mit à caresser tandis que sa voix se faisait plus tendre, plus intime :
— Soyons amants, Renaud ! Qu’au moins je vous paie en plaisir l’aide que vous finirez par m’accorder…
Il se sentit en danger tout à coup. Pernon avait raison : aucun mâle normalement constitué ne restait insensible au charme de cette étrange fille. Elle exhalait une sensualité naturelle comme d’autres la sueur. D’un mouvement brusque, il se releva.
— Belle idée en vérité ! Espérez-vous susciter la jalousie du baron Raoul jusqu’à ce qu’il m’appelle en champ clos ? Un duel au milieu d’une croisade ? Et que croyez-vous qu’en dirait le Roi ?
Il disait le Roi mais il pensait la Reine. Quelque chose lui soufflait que ce genre de situation lui ferait horreur mais il comptait sans la subtile pénétration de Flore :
— Toujours amoureux de Madame Marguerite ?
— Je ne pense pas que cela vous regarde.
— Et toujours puceau comme il se doit quand on rêve si haut et pense devenir digne de l’aimée en cultivant la chasteté ?
Il faillit la gifler mais, soudain, le ridicule de cette situation lui parut si évident qu’il se mit à rire :
— Vous êtes prête à n’importe quoi pour arriver à vos fins, n’est-ce pas ? Ajoutez-y l’offre de me déniaiser ! Vous arrivez trop tard, ma belle ! Monseigneur Robert y a pourvu ! Il veille de près à la santé physique et morale de ses chevaliers…
Elle eut un haut-le-corps dédaigneux :
— Quelque fille de bourdeau, je présume ?
— Bien sûr ! Ce ne sont pas les plus laides lorsque l’on sait à qui s’adresser et monseigneur Robert en use quand sa comtesse est empêchée. Il a choisi pour moi.
Cette initiation était même pour lui un excellent souvenir. Nicole, la fille qu’il avait rencontrée dans la maison de Gila la boiteuse, près du clos Bruneau à Paris, était blonde, jeune, fraîche, caressante et gaie. Elle lui avait appris l’amour en riant et il était allé la revoir à plusieurs reprises, seul ou en compagnie, ce qui avait satisfait Robert d’Artois :
— Ces rencontres sont bonne précaution contre les mignardises des dames ou demoiselles de cour dont j’en sais qui sont tout aussi putains que les ribaudes, mais beaucoup plus dangereuses et beaucoup plus chères ! Évidemment notre sire Louis ne voit pas les choses pareillement pour qui les follieuses sont autant de créatures d’enfer. S’il ne redoutait une émeute, je crois qu’il les noierait toutes en Seine comme portées de chats, avait-il déclaré avec l’un de ces rires éclatants qui le rendaient irrésistible.
De ce pas qu’il lui avait fait sauter, Renaud lui était reconnaissant parce qu’il l’avait débarrassé de l’aiguillon de la chair et de ses pensées troubles. Désormais il pouvait aimer la Reine en évitant de souiller son image de pensées qui, portées à ce point, relevaient de la lèse-majesté. Il n’oubliait pas, en effet, ce qu’il avait enduré sous les murailles de Pontoise tandis qu’elle mettait au monde son petit Philippe. Et s’il savait bien qu’il la désirait toujours du moins pouvait-il tenir en bride les chevaux sauvages de son imagination.
Il prit subitement conscience du silence tombé entre Flore et lui. Elle s’était relevée et, adossée à une colonnette du lit, bras croisés sur la poitrine, elle regardait au-dehors comme si elle avait oublié sa présence. Pensant qu’ils s’étaient tout dit, Renaud se dirigea vers la porte mais il entendit alors :
— Ce tantôt, quand le roi Henri a ramené ses hôtes, je n’ai pas vu le baron Raoul…
— Et ne le verrez pas à moins que vous n’alliez à Limassol où il a choisi de rester.
— Pourquoi ?
— Il redoute l’éclat des réceptions royales et des fêtes. Il préfère attendre que l’on reprenne la mer et tient compagnie à un autre veuf, inconsolable celui-là : le comte de la Marche, Hugues de Lusignan, qui pleure l’ancienne reine d’Angleterre, Isabelle. Ils s’entendent fort bien et ont dressé leurs camps l’un près de l’autre.
Si Flore fut déçue, elle n’en montra rien et son regard était indéchiffrable quand elle questionna :
— Vous persistez à refuser de m’aider ?
— Je ne refuse pas, mais je ne vois pas comment je le pourrais… C’est folie d’être venue ici et en vérité je ne sais trop quel conseil vous donner : aller à Limassol vous ferait courir un grand risque. Si le baron était seul vous n’auriez sans doute guère de peine à reprendre sur lui votre empire, mais il y a ses chevaliers qui, certainement, vous connaissent tous…
Elle ne répondit pas, détourna les yeux pour qu’il ne vît pas les larmes dont ils s’embuaient.
— Allez-vous-en ! fit-elle sourdement. Vous n’êtes qu’un ingrat ! Quand je vous ai secouru je ne me suis pas interrogée pour savoir si ce jeune blanc-bec avait ou non tué père et mère. Vous aviez l’air d’un enfant perdu et vous me plaisiez. Aussi ne suis-je pas allée chercher plus loin…
En dépit du congé qu’elle lui donnait, il se figea, frappé au cœur par un reproche qu’il admettait mérité. Cette fille avait fait de son mieux – et sans rien savoir de lui ! – pour le tirer d’une terrible situation. De quel droit venait-il s’ériger en donneur de leçons ? Elle était seule dans un pays étranger dont elle n’avait sans doute pas grand-chose à attendre. Il s’approcha d’elle, prit sa main qu’il retourna pour en baiser la paume dans un geste intime où entrait du sentiment :
— Je reviendrai ! Ne décidez rien dans l’instant !
Il ne savait pas vraiment ce qu’il pourrait entreprendre pour lui venir en aide dans le court laps de temps où l’on devait rester dans l’île, mais il comptait sur un peu de sommeil pour apporter de l’ordre dans ses idées forcément brumeuses après un festin et un début de nuit aussi mouvementé. Comment surtout payer sa dette à Flore sans déchaîner la colère de son écuyer ? Par bonheur, Gilles Pernon avait disparu avant que l’on se rende au palais, pressé sans doute d’aller goûter ces vins de Chypre de si bonne réputation et, comme Renaud ne le trouva pas en rentrant à l’hôtel d’Ibelin, il en conclut qu’il devait être à cuver dans quelque taverne. Ce qui pour ce soir était préférable mais n’empêcherait pas une explication. Avant de s’endormir, Renaud pensa que la meilleure manière de la mener serait peut-être d’exposer le problème tel qu’il se présentait et de lui demander simplement conseil.
Mais quand ledit Pernon – d’ailleurs frais comme l’œil et on ne peut plus lucide ! – vint le secouer dans le soleil du matin, il n’y avait pas de temps pour palabrer : le prince Robert et ses chevaliers devaient joindre au palais royal leur souverain qui voulait leur parler.
Pensant qu’il s’agissait du départ imminent pour la Terre Sainte désormais si proche, Renaud se hâta non sans éprouver une certaine inquiétude : si l’on partait dans peu de jours, quelle solution proposer à Flore d’Ercri ? Surtout une solution compatible avec sa propre conscience : s’il l’aidait à détourner Raoul de Coucy de sa repentance pour retomber dans son péché, il commettrait une faute majeure ; et s’il abandonnait cette malheureuse à elle-même, Dieu sait ce qu’elle était capable de faire ! Bien réveillé à présent, il comprenait qu’il s’était, par pitié, engagé à la légère et ne savait plus comment s’en sortir… De toute façon, il avait promis de revenir la voir. Eh bien, cette promesse-là, au moins il la tiendrait avec l’espérance que la lumière lui viendrait.