Ce que Louis IX avait à leur dire le consterna tellement qu’il en oublia Flore un moment : dès que les hauts barons – comme le duc de Bourgogne et le prince Alphonse – auraient rallié Chypre, on se dirigerait vers… l’Égypte !
En dépit du respect que l’on portait au Roi, ce fut un tollé :
— L’Égypte ? gronda le légat, Eudes de Châteauroux, alors que nous sommes à vingt lieues à peine de Saint-Siméon, le port d’Antioche ? Sire ! Oubliez-vous qu’il s’agit de reprendre la terre du Christ et nous n’avons que faire de l’Égypte où la Sainte Famille séjourna sans doute quelque temps après avoir fui les massacres d’Hérode. Mais c’est petite trace… et sans grand intérêt !
Des voix nombreuses l’approuvèrent, dont celle de Robert d’Artois qui brûlait d’en découdre avec l’infidèle :
— Sire, mon frère, nous pouvons partir demain, être à terre dans deux jours et nous ruer ensuite sur toute cette chiennaille !
Louis laissa la tempête s’apaiser d’elle-même, se contentant de l’observer de son regard bleu paisible comme un lac :
— Monseigneur… et vous, mon frère, me semblez peu au fait de l’état actuel de l’empire laissé par Saladin. Certes, le royaume de Jérusalem s’est trouvé à peu près reconstitué après le règne douteux de Frédéric II et surtout la croisade menée par Richard de Cornouailles et le comte de Champagne. Mais, en août 1244, les Turcs Kwarezmiens chassés par les Mongols se sont abattus comme nuée de sauterelles sur Jérusalem la Sainte qu’ils ont emportée. L’an passé, nous avons reperdu aussi Tibériade et Ascalon. Néanmoins, tout est à présent réuni, depuis 1245, entre les mains du sultan Al-Salih Ayoub, qui à son royaume d’Égypte a pu ajouter Damas où repose pour l’éternité le corps de son grand-oncle Saladin. Il ne reste plus aux Francs qu’une étroite bande de littoral cependant qu’Al-Salih Ayoub ne quitte plus son palais du Caire. En outre il est âgé et on le dit malade. C’est donc au cœur même de son empire qu’il faut frapper. L’Égypte tombée entre nos mains, nous aurons là une merveilleuse monnaie d’échange car nous ne la rendrons que contre le royaume de Jérusalem ! Tout entier !
— C’est bien pensé, admit le légat, mais pourquoi ne pas débarquer en Syrie et dévaler sur l’Égypte ?
— Et user nos forces en combats incertains et en marches épuisantes à travers le désert ? Nos bons navires, en trois jours, nous mèneront au delta du Nil. Sachez encore que l’ost n’est pas encore au complet : il nous faut attendre notre frère bien-aimé, Alphonse de Toulouse, qui doit amener des troupes de secours et aussi notre cousin de Bourgogne. Cela pour les plus importants.
— S’ils tardent, la saison sera trop avancée et la mer mauvaise, s’écria Robert. Allons-nous donc passer l’hiver ici ?
Le ton était impatient, dédaigneux même. Louis fronça le sourcil :
— On nous y offre pour la durée qu’il faudra une hospitalité aussi large que généreuse. Il convient de l’apprécier et de s’en montrer reconnaissant, mon frère. Sachez en outre que nos plans sont faits depuis longtemps, que tout cela était prévu. Avez-vous encore quelque chose à dire ?
— Certes ! Si je vous ai bien compris, vous avez de tout temps décidé d’attaquer l’Égypte ! Et vous n’en avez rien dit ? Pourquoi ?
— Pour plusieurs raisons. D’abord pour laisser l’empereur Frédéric dans l’expectative. Il est si fort ami des Musulmans qu’il est capable de les avoir prévenus…
— Un souverain chrétien jouant contre un autre souverain chrétien ?
— Nul ne saurait dire à cette heure s’il l’est toujours. L’anathème dont l’a frappé le Saint-Père n’a pas l’air de le gêner beaucoup. La seconde raison c’est vous-même, mon frère… et vos pareils. Quelque chose me fait penser que vous eussiez été moins fervents dans vos préparatifs… Ajoutons enfin que notre mère dont l’absence nous est cruelle a pleinement approuvé ces décisions !
Se levant du haut fauteuil où il était assis dans la salle des Preux, à côté du trône de Chypre que, par discrétion, n’occupait pas le roi Henri, Louis observa durant quelques instants l’assemblée mouvante de ses pairs et chevaliers :
— Il nous reste, dit-il, à prier pour que nous joignent rapidement ceux que nous attendons. S’ils arrivent dans les prochains jours, le départ avant l’hiver sera, je l’espère, possible, mais rien ne sera laissé au hasard et nous ne débarquerons en Égypte qu’avec une grande et belle armée afin d’être certains de la victoire finale ! Allons prier, à présent, pour que soit toujours avec nous le Seigneur Dieu sans l’aide de Qui rien ne se peut faire ! Prions-Le aussi pour qu’il vous donne patience, ajouta-t-il en souriant à Robert dont le visage était encore empourpré de colère. C’est vertu primordiale ! Et tellement apaisante !
Ces nouvelles dispositions – qui apparemment n’étaient pas si nouvelles que cela ! – eurent au moins l’avantage de libérer dans l’immédiat l’esprit de Renaud du problème posé par Flore d’Ercri. On avait une marge devant soi et ce fut ce qu’il alla le soir même expliquer à la jeune femme après une discussion orageuse avec Gilles Pernon :
— Elle a tué dame Philippa, elle m’a chassé, elle a envoûté messire Raoul et vous voulez l’aider ? s’écria le vieil écuyer les yeux hors de la tête. Sang Dieu ! Sire Renaud, avez-vous perdu l’esprit ?
— Non, et mes souvenirs ne sont pas effacés. Elle m’a assisté au pire moment de ma vie et si j’ai survécu c’est en grande partie grâce à elle. Je n’ai pas le droit de l’abandonner, parce que j’ai une dette envers elle et veux la payer.
— En lui permettant de remettre le grappin sur le baron ? Elle ne lui a fait que du mal !
— Elle l’aime d’amour vrai et voudrait l’empêcher de se faire tuer comme il en forme le projet !
— Mieux vaut la mort que perdre l’honneur. Ce qui ne manquerait pas d’advenir avec elle ! Quant à moi, je suis votre serviteur et je vous dois déjà trop pour vous donner leçon. Pas davantage ne puis vous empêcher de faire à votre convenance, mais je vous demande en grâce de ne pas m’ordonner de m’occuper d’elle. Il me viendrait l’envie de l’étrangler.
— Moi qui pensais te demander conseil !
— Vous ne le suivriez pas. Faites à votre idée et je ne tenterai rien qui pût vous contrarier, mais pas au-delà. Puisqu’elle semble ne manquer de rien et ne souffrir que de se voir repousser, vous devriez laisser faire Dieu… ou elle-même ! Si elle se croit assez forte pour reprendre le baron, eh bien, qu’elle le fasse ouvertement et qu’elle aille le rejoindre à Limassol…
Renaud n’insista pas et chargea Croisilles, dont il savait qu’il la voyait parfois, d’annoncer la nouvelle à la jeune femme.
Si des voiles apparurent sur la mer dans les jours qui suivirent, elles n’appartenaient qu’à des bateaux isolés et non aux grosses nefs de guerre que l’on attendait. Le temps, moins bon avant de devenir franchement mauvais avec les vents d’automne, faisait le vide à l’exception des barques de pêcheurs que seule une tempête pouvait convaincre de rester à terre. Les croisés s’habituaient doucement à l’idée de passer l’hiver à Chypre. Les dames surtout que le mode de vie, semi-oriental, enchantait. Avec la température clémente, le plus souvent, il était tellement plus agréable de visiter les jardins et les rues toujours si animées de Nicosie, de galoper vers les côtes ou de chasser même quand le vent local, le melten, faisait voler les coiffures, que de se retrouver au milieu des combats dans la poussière, les jets de sang et les cris d’agonie. Marguerite et sa sœur Béatrix adoraient courir les boutiques profondes et fraîches où s’accumulaient les bijoux, les aromates, les draps d’or et de soie, les tissus camelots, les épices, le coton, les broderies, l’orfroi et toutes les merveilles que produisaient les artisans.